Et coupant brusquement, en pleine phrase, la citation commencée, Laverdière passa droit au commentaire, sans transitions aucunes, de la voix du grammairien à la fougue d'un orateur mis en verve par quelque apostrophe victorieusement ripostée des hauteurs de la tribune.

Cortéreal, Verrazzano, Cabot, Pizarre, Cortez, Magellan, Alvarez de Cabral, Vasco de Gama, Americus Vespuce, n'ont pas eu la pensée grandiose de Jacques Cartier. A l'encontre de ses rivaux illustres en gloire humaine, découvreurs comme lui de continents, fondateurs de républiques ou d'empires, le navigateur français estima qu'il valait mieux chercher tout d'abord le chemin du ciel avant de trouver la route de la Chine. Et tandis que l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre se disputaient à prix d'or, à coups de canons et à courses de voiles les primeurs et la primauté des terres neuves d'Amérique, Jacques Cartier, prenant possession du Canada au nom de Jésus-Christ, lisait, en guise de proclamation royale, la Passion du Sauveur du Monde, croyant, en son âme et conscience, ne pas trahir son maître temporel en reconnaissant à Dieu la domination première absolue, l'empire éternel d'un pays plus grand que l'Europe.

Il ne venait pas, il est vrai, apprendre aux naturels farouches de ce sauvage pays l'art infernal des traiteurs, l'amour maudit de l'argent, jamais il apportait, à l'encontre de la rapacité portugaise, l'abnégation évangélique; en retour du féroce esclavage espagnol, l'incomparable liberté chrétienne; et opposait au lucre ignoble du commerce européen de l'époque, l'apostolat, généreux dans tous les temps, des missionnaires catholiques. Il apportait enfin la grande, l'inestimable nouvelle de l'Évangile, pour laquelle seule la Providence avait permis, avait voulu la découverte du Nouveau Monde.

Cette première entrevue de Jacques Cartier avec l'homme indigène de l'Amérique du Nord révèle étonnamment le souci, l'anxiété crucifiante du Découvreur pour le salut des âmes, intérêt dégagé de toute arrière pensée de gains ou de conquêtes. Ainsi, devant la population sauvage tout entière réuni à la bourgade d'Hochelaga,81 Jacques Cartier ne parle-t-il que de Dieu seul. Il ne dit rien de lui-même, ni qu'i il est, ni d'où il vient, ni où il va, ni qui l'envoie. S'il lui advient de parler de son maître, il dit invariablement Jésus-Christ. En l'autorité de François Ier n'en sera pas amoindrie plus tard. Nomme-t-il son pays, il ne dit pas la France, mais la Terre, parce que la Terre, pour l'Évangile qu'il proclame, ne constitue qu'un seul et même pays.

Note 81: Cette entrevue de Jacques Cartier avec les sauvages du royaume d'Hochelaga eut lieu le 3 octobre 1535.

Cette solennelle rencontre de la race blanche et de la race cuivrée, aux bords du St. Laurent, fait naturellement penser à l'aventure d'un sauveteur qui repêcherait en haute mer un naufragé sur une épave. Avant que de le secourir il n'ira pas lui demander son nom, pas plus que le misérable lui demandera le sien pour embarquer à son bord. Quelque chose presse davantage: la vie. As-tu faim? Meurs-tu de soif? Depuis quand? et si l'abandonné n'est pas encore descendu à la dernière phase de l'agonie, s'il peut manger et s'il peut boire, victoire! il est sauvé!!

En vérité l'allégorie en est par trop saisissante. Oui, le Peau-Rouge du Canada, l'anthropophage adorateur d'idoles, avait grand'faim, avait grand'soif de connaître le vrai Dieu. Au commencement, dans le principe, était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et Le Verbe était Dieu. En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes. Quelle aurore! quel soleil levés tout-à-coup sur ce pays où la nuit païenne avait été longue, si longue que pendant quinze siècles complets toutes ses générations d'hommes étaient demeurées assises à l'ombre de la Mort!

A la fois Jacques Cartier lui apprend l'origine de la Vérité, l'origine de la Lumière, l'origine du Temps, pour que plus tard le catéchumène puisse saisir davantage la formidable valeur du mot éternel.

Ah! qui donc inspirait Jacques Cartier dans le choix excellent de cet évangile merveilleusement approprié à la personne, à l'époque et à la circonstance de cette rencontre mémorable? Nul autre que Celui qui parlait autrefois à Moïse dans la voix du Buisson Ardent, celui même qui était, bien avant sa mission dans la Judée, la Sagesse de ses Patriarches et la Science de ses Prophètes. Celui même qui demeure l'Esprit Saint des Apôtres dans l'Église. Jacques Cartier, cet homme qui n'était après tout qu'un marin, apparaît soudainement transfiguré, revêtu de toute la majesté d'un sacerdoce. Si bien que les aumôniers de l'équipage, ne sent plus dans la solennité de cet événement capital que les ombres pâlies, les figures éteintes, les personnages effacés d'un ministère suprême que Jacques Cartier seul exerce!

Coïncidence providentielle! à soixante-treize ans de distance, il se trouvera un homme pour reprendre et poursuivre la grande et fière tradition du capitaine Malouin sur la préséance de l'autorité chrétienne. Samuel de Champlain, le fondateur de la première ville du Canada, l'historique cité de Québec, avait coutume de dire que le salut d'une âme valait mieux que la conquête d'un empire et que les rois ne doivent songer à étendre leur domination dans les pays infidèles que pour y faire régner Jésus-Christ.82