Quelque chose de particulièrement triste à regarder étaient les mouvement nerveux, impatients et colères de tous ces corps étendus dans des poses accablées, plus encore fatigués de leurs insomnies que de leur mal et, si rapprochés les uns des autres, que les somnolents heurtant les endormis les éveillaient à leur tour. Et les malades brusquement arrachés à leurs rêves auxquels je les entendais répondre avec des paroles épaisses de sommeil, s'allongeaient lentement, dans une convulsion comparable aux derniers spasmes du pendu qui étrangle au bout de sa corde cherchant la terre du pied. D'autres, tournant leur oreiller d'une main inconsciente, se rendormaient fiévreux. Partout, et dans chacun de ces corps, l'âme déjà inquiète, s'agitait, se tournait et retournait avec eux, cherchant quelque part, dans sa propre demeure, un recoin où elle pût se retrancher avec avantage contre la terrible ennemie, et, finalement, ne point partir!
Comme ils sont entassés! m'écriai-je.
Il a fallu, me répondit Laverdière, transporter sur le Courlieu les malades de la Grande Hermine, afin de préparer le bord e la nef-générale pour la fête de Noël et la célébration des Messes de Minuit. Sans une raison aussi majeure cet encombrement serait intolérable. Devinez combien ils sont?
Au moins vingt-quatre.
Bien touché, vous avez fait mouche.
Une belle démonstration n'est-ce pas du dicton populaire: tassés comme harengs en caque?
Mais alors ces pauvres diables ne sont pas atteints de maladie épidémique?
Nullement; leur mal frappe au visage comme le soldat du César. Regardez ces malheureux à la bouche.
Et pour ne pas être entendu des marins que j'écoutais geindre, il me dit, très bas, à l'oreille: "Le scorbut!"
Je m'expliquai de suite l'odeur nauséabonde flottant sur cette atmosphère toute épaissie par les exhalaisons de l'huile rance et la fumée aveuglante de grandes chaudières allumées au-dessous de nous, dans la cale, pour chauffer le navire.