LeGal ajouta d'une voix grave: Il y a de cela dix ans! Que le temps passe vite! Voilà neuf ans que tu es missionnaire et voilà sept ans que je suis marin. Les bessonnes ont quitté la maison: L'aînée en Picardie, la cadette en Lorraine, mariées toutes deux à des paysans qui n'ont pas sous les yeux, Dieu merci, en labourant leurs champs, le spectacle dangereux de la Mer. Le petit Genhic, l'enfant de choeur de St. Brieuc, est soldat. Moi, je me suis amusé à courir les grèves de Bretagne, à voir partir les grands vaisseaux, à me demander où ils allaient quand on les regardait à l'horizon disparaître. Tu sais où cela m'a mené?
Des quatre enfants que nous étions à la maison paternelle, pas un cette nuit avec la vieille mère!
Il y a bien ma femme, l'amoureuse de 1725, la même en dépit de Mérault, de Mérault qui n'a pas eu Simonne, et puis ta sainte mère à toi; mais des femmes ensemble, c'est encore pis, ça s'encourage à pleurer. Elles doivent être à cette heure à la maison, ou bien peut-être à l'église, récitant leur chapelet, le visage à l'Océan; car, sans injustice, elles doivent penser davantage à ceux d'entre nous qui sommes les plus perdus. Douze cents lieues des terres de France, dis donc Anthoine, c'est trop loin, même pour un exil! Comme le bon Dieu a soufflé sur nous avec colère! Il n'y a pas de feuilles mortes plus dispersées que les nôtres, et dans les arbres de cette sauvage forêt canadienne il n'y a pas de nids plus vides que le chez-nous de St. Brieuc!
Pauvre père Yvon! Quand il passa dans son cercueil le seuil de notre porte, nous nous en allions dans la rue, la mère, les soeurs, Genhic et moi, titubant de douleur comme des gens ivres, criant de chagrin, inconsolables, désespérés et nous disant les uns aux autres qu'il n'y aurait jamais à la maison de pire départ que celui-là. Et voilà qu'il advient que le père est aujourd'hui celui qui nous a le moins quittés! Il n'est parti que pour se rendre au bout de la due Du Guesclin, sa promenade ordinaire. Seulement, il n'est pas encore revenu. Il n'en est pas moins à St. Brieuc pour tout cela. Comme les bons vieillards, il s'attarde à l'église; il est si bien, là, sous son banc, à dix pas du lutrin, en pleine nef de cathédrale. Il assiste en ce moment avec les autres, à la messe de minuit, et le bon Dieu lui permet sans doute de s'éveiller un peu pour entendre chanter, encore une petite fois, les vieux noëls de la Bretagne.
Pauvre père Yvon! lui si ponctuel, si exact, si régulier, comme il doit être heureux de se voir mis là. Le voici bien, cette fois, rendu le premier à l'église, et pour longtemps. Avec cela, plus de fanal à allumer, plus de rafales à craindre de la part de cet exécrable nord-ouest qui souffle en tempête, plus de chamaillis avec Pierres Soubeyrol; le bout de chandelle brûlé jusqu'aux bobèches, la lanterne éteinte maintenant, et pour toujours.
Yvon le Gal eut le sourire forcé d'un homme qui plaisante à contre-coeur.
Tu sais, dit-il brusquement à Dom Anthoine, tu sais, je l'ai vu!
L'aumônier le regarda ébahi.--Tu l'as vu? mais qui donc!
Lui! le père, le mien, Yvon Le Gal l'ancien. J'ai cru d'abord que c'était un infirmier avec sa veilleuse qui passait comme toi dans la chambre des batteries; mais quand j'aperçus les petites vitres, les losanges du fanal, je me suis dit: c'est le vieux! Il n'y avait que lui qui en eut un pareil dans tout St Brieuc.
Qu'il était bien lui-même avec son costume de pêche, son chapeau en toile goudronnée, sa vareuse bleue, flottant à grands plis dans le dos, comme une voile qui claque au vent, ses grandes bottes de cabotage, hautes jusqu'à la cuisse, en cuir rouge comme la vase dans les chemins de Vannes après la pluie. Il s'en allait paisible, faisant courir silencieusement la lumière de la lanterne sur chaque visage endormi. Il identifiait les gars de Bretagne un par un et les nommait à un interlocuteur invisible: Louys Boëdic; Michel Eon, de Lorient; Guillaume de Guernezé; puis quatre Jehan du bord de la Grande Hermine: Jehan Go, un pays de Quiberon; le charpentier Jehan Aismery, de Vannes; Jehan Maryen, de Nantes; et Jehan Jacques Morbihen, Da-oui! il savait bien sa côte de Bretagne! rien d'étonnant, il l'avait encore plus courue qu'apprise. Il reconnut ensuite le premier gars de St. Brieuc, Colas Barbe, de la rue Gouët; puis, à la suite, Bertrand Samboste, de la rue du Guesclin.