Laverdière leva la main dans la direction de la galiote:

L'Emérillon! s'écria-t-il.

Puis, faisant écho à sa propre voix, l'archéologue répéta dans un éclat de rire: L'Emérillon! Cette fois il semblait se parler à lui-même.

Étant donné que l'on connût au préalable la passion grande du maître-ès-arts pour les sports nautiques, cette gaieté singulière s'expliquait par le souvenir hilarant d'une aventure héroï-comique. La chaloupe de Laverdière! mail elle avait plus couru d'aventures à elle seule que tous les yachts réunis de notre rade.

Donc, l'émulation, l'amour de la gloire, les émotions de la lutte, quelque diable enfin le poussant, Laverdière construisit un yacht superbe, à seule fin d'arracher la victoire à la Mouette du Dr. Wells, une triomphante, s'il en fût jamais. Et bon historien national qu'il était notre prêtre-matelot donna à son léger navire un beau nom de baptême, et l'appela Emérillon. Ce qui n'empêcha pas l'Emérillon d'arriver... en bon dernier, en touage d'un remorqueur, le jour (l'unique jour) qu'il disputa la palme à sa glorieuse rivale. Cela n'était pas très illustre pour L'Emérillon, mais en revanche très historique.

Il y avait d'ailleurs une grandeur d'âme incomparable, une abnégation absolument artistique, à perdre ainsi, de gaieté de coeur, trois mille piastres et quelques centins pour l'honneur de livrer une seconde bataille d'Actium. Ce fut un véritable sinistre maritime... et financier. Le souvenir en flotta sur la mémoire de Laverdière encore plus légèrement que l'Emérillon dans l'entre-quai de la Douane; car la conscience du marin n'était pas engagée dans la responsabilité de la catastrophe, le modèle, au dire des connaisseurs, ayant été reconnu chef-d'oeuvre d'architecture navale, malgré que l'Emérillon, assis dans l'eau, prenait la bande à tribord. La faute était-elle à...? Neptune, et avec lui les copeaux discrets de la Rivière St. Charles en gardent encore le formidable secret.

Toute la gaieté de cette anecdote me revenait au coeur et aux lèvres en écoutant rire mon compagnon de route, qui me cira: "A l'abordage!" avec un bel accent martial, en même temps qu'i enjambait lestement le bastingage du galion.

En un clin d'oeil nous eûmes enlevé le panneau de l'écoutille et nous nous trouvâmes sous le tillac, dans la chambre du château de proue. Une lampe suspendue par une chaînette de cuivre éclairait mal cet appartement où le souffle continu d'une violente rafale faisait sauter la flamme de lumignon. Ce courant d'air était provoqué par deux sabords--correspondant, en position, aux sabords de chasse dans les vaisseaux de guerre du temps--que j'aperçus grand ouverts. Ce qui m'étonna beaucoup.

Il y avait par toute la chambrette une bonne odeur de bois neuf fraîchement travaillé, provenant sans doute d'une grande boîte, en bois de sapin, dont les planches rudes, varlopées à la diable, étaient criblées de noeuds suintant un gomme parfumée, couleur d'ambre et qui revêtait dans la lumière tourmentée du lumignon les scintillements et les reflets de l'or. Cette boîte, longue de sept pieds, haute et large de deux, reposait sur des tréteaux et son couvercle s'appuyait debout au vaigrage de la galiote.

Tout auprès, sur le plancher, il y avait un coffre d'outils, et dans le casier de ce coffre, un rabot, une scie, un marteau, une livre de grands clous forgés.