Un jour, ceux-là d'entre nous restés ici sous la terre à cause du scorbut, seront éveillés par un bruit de pioches et de pelles. Des ouvriers travaillant au creusement d'une aqueduc, au remblais d'une môle, ou bien encore à l'inclinaison d'un lit de vaisseau, découvriront nos cercueils rangés, comme à la parade, en ligne d'exercice. Et tandis que l'on discutera l'origine de nos squelettes, pendant que les antiquaires, les archéologues, les chercheurs d'histoires, se battront à coup de livres sur l'authenticité de nos crânes, nous nous en irons tous ensemble, camarades regarder sur le talus, à la hauteur de la berge, cette montagne à qui nous avions autrefois demandé: "Combien as-tu d'arbres?"
Et nous aurons peut-être devant les yeux le spectacle d'une grande ville, faisant flamboyer au soleil ses flèches, ses coqs et ses croix de clochers, le cristal des vitres et le métal des toits. Chacun de ces arbres sera devenu maison, les sentiers de la forêt des rue pavées, comme chez nous, à St. Malo, à St. Brieuc, à Nantes. Le roc du cap sera converti en remparts; la cime du promontoire, en bastion de citadelle, hérissé de créneaux, de mâchicoulis et de tours. Il y aura peut-être aussi un Parlement comme à Rouen, notre bonne ville.
Alors les flottes de la marine marchande feront escale à Stadaconé, dans leur marche au long cours au pays de la Chine. 124 Le St. Laurent sera le gigantesque routier d'un négoce colossal. Quelle joie dans le spectacle de ce havre incomparable, de cette rade encombrée de navires portant à leurs mats d'artimon les pavillons de toutes les nationalités du globe! Et par la ville, aux gaies et claires matinées du dimanche, cent équipages descendus à terre, parlant à la fois dans les rues de Canada, de Stadaconé, de Cartierbourg, de St. Malo-Ville125--que sais-je moi--, toutes les langues du bonde! Terr-i-ben! il fera bon alors d'être matelot!
Note 124: La route de la Chine est restée forcément, jusqu'à nos jours, l'idée fixe d'un grand nombre de personnages éminents. Nous avons eu l'expédition (celle de Robert Cavelier de la Salle) en 16690 qui alla échouer à son début dans l'île de Montréal, et que l'esprit caustique de nos pères commémora en nommant le lieu de la débandade: La Chine! Sulte. Histoire des Canadiens-Français, ch. Ier page 22.
Note 125: On doit bâtir, et tout prochainement paraît-il, une église paroissiale au village Stadacona. Si le vocable de ce nouveau Temple n'est pas encore choix me serait-il permis de suggérer à l'autorité compétente celui de Saint-Malo? Ce titre rappellerait, avec une heureuse précision géographique, le point de départ de notre histoire. Car, véritablement, elle commence au 16 mai 1635, le matin de cette Pentecôte mémorable où les trois équipages de Jacques Cartier réunis dans la cathédrale de St. Malo remirent à l'Esprit-Saint tout le soin de leur périlleuse entreprise; le salut de leurs personnes, la direction de leurs vaisseaux, le succès de leur hardie expédition aux terres neuves d'Amérique.
Y aura-t-il des auberges? demanda railleusement Grossin.
S'il y en aura, riposta le charpentier, avec un sérieux comique, et un enthousiasme bien renchéri, s'il y en aura, des cabarets, des tavernes et des gargotes pour les bons compagnons mariniers! Nom de nom! Et tout cela plein de camarades qui rient fort, de bouchons qui sautent en l'air, de verres qui tintent, et de refrains qui chantent!
Ça, ne pas oublier, remarqua Jehan Duvert, en manière de philosophie, ne pas oublier que nous serons morts en ce temps-là!
Qu'est-ce à dire? Raison de plus pour avoir soif! Les plus altérés ne sont pas toujours les vivants! Car, paraît-il, il y aura, là-bas, dans l'autre monde, une Baie des Chaleurs, tout comme ici.
Tu me consoles, toi; en vérité, ça me fait aimer l'hiver.--A propos, ça se ferme, les dimanches.