En les reconnaissant dans cette belle voiture, il songea rapidement :
— Saluerai-je ? Ils vont au Pâtis, sans doute ; si je suis insolent, cela retombera sur mon pauvre oncle… d’autre part, ce sont de simples animaux.
Mais le cheval, venant à longues foulées, fut sur Lucien avant qu’il eût rien décidé. Il aperçut, du même coup d’œil, les jambes sèches du demi-sang, le cuivre des harnais, les fusils, les chiens et trois faces poupines sur des corps boudinés dans des costumes de chasse.
L’aîné des fils, qui conduisait, cria :
— Tiens ! Chauvin, le commis ; bonjour, commis !
Lucien leva machinalement la main pour rendre le salut, mais au même instant, l’autre — moitié bravade cavalière, moitié désir naïf de bruit — enveloppa le cheval d’un large coup de fouet. La lanière de cuir siffla devant Lucien qui eut un sursaut de bête ombrageuse. Trois rires partirent de la voiture, pendant que le cheval prenait le galop et que, par derrière, le socialisme du commis se faisait terriblement agressif sous l’appoint de l’amour-propre blessé.
Lucien continua sa route nerveusement ; des phrases grondèrent en lui. Il lui était arrivé, en rêve, de prêcher l’amour à des foules attendries ; bien des fois, il s’était mis à la place de l’abbé, son frère ; il s’était vu dans une chaire très haute, d’où sa parole coulait douce comme le miel, et c’était la bonne anarchie, les mains fraternelles, la bonté d’un âge merveilleux ressuscitée à la voix de l’aède. Mais, cette fois, il s’entendit crier d’une voix vengeresse, flageller des vampires, appeler à la révolte une bande de Jacques aux yeux de feu.
— Sus aux rapaces ! Sus ! Sus ! les Jacques.
Brusquement, ayant posé le pied à faux dans une rigole, il eut le ventre secoué et se mordit la langue ; réveillé, il jura en se remettant d’aplomb :
— Bon sang ! que je suis donc bête ! Idiot, va ! Puis il regarda vite autour de lui : personne ne l’avait vu. Pourtant, en haut de la montée, il aperçut justement sa cousine Henriette qui, chargée d’un panier de pommes de terre, sortait d’un champ.