Dans la pièce la plus propre, dans la chambre aux filles, les maîtres mangeaient aussi ; on entendait leurs rires et le bruit des verres ; ils avaient apporté de la viande froide que la Chauvine faisait réchauffer et servait. Les chiens ayant fait le tour des bâtiments étaient venus trouver les gens de la maison ; un épagneul pénétra dans la laiterie et se mit à laper le lait d’une terrine. Henriette s’élança :
— Sous ! sous ! chenaille !
Comme la bête ne s’éloignait pas, elle dut la repousser doucement, sans frapper, de peur d’un aboiement qui aurait déplu aux maîtres.
Quand les chasseurs et leurs chiens furent partis, ce fut un soulagement ; les langues se délièrent. Lucien craignait de compromettre son oncle en parlant librement devant les deux valets nouveaux qu’il ne connaissait guère ; mais Florentin fut le premier à se plaindre des Magnon qui avaient fait trois grandes brèches à la même haie dans la matinée.
— Chaque fois qu’ils viennent chez nous, dit-il, c’est la même chose. Il faut passer une demi-journée à réparer le dommage, et quelle récompense avons-nous ? Trois cents francs d’augmentation à chaque bail.
Il les montra toujours au guet, ne ratant aucune occasion de rafler l’argent de leurs fermiers.
— Ce n’est pas la peine de nous tuer, dit-il, puisque rien ne nous reste ; si l’on fait une bonne récolte, si en se privant de sommeil, de nourriture et de tout, on arrive à mettre quelques sous de côté, crac ! ils enchérissent les terres ; ça ne manque jamais. Quand l’année est mauvaise, il n’est pas question de diminuer, par exemple, ni même d’attendre. Vous rappelez-vous comme ils ont fait vendre les meubles de Morine du Moulin-Virette, une pauvre veuve qui leur devait bien peut-être cinq cents francs, et qui était allée se jeter à genoux devant eux pour demander une autre année de crédit ?
Le jeune gars eut une lueur de colère dans ses yeux placides.
— On les connaît, les Magnon, les Duroc, tous ces gros riches, n’est-ce pas, Lucien ?
— Oui donc ! on les connaît, les Duroc, les Magnon, tous les autres fainéants : de la vermine attachée à la chair des pauvres gens.