— Va leur montrer le truc, Séverin ! interrompit le second valet, qui n’avait encore rien dit.

— Pas d’enfants ; quand il y en a un, il est curé, gendarme, cantonnier, que sais-je ! Pas de bras pour la terre ; alors on en fait venir d’ailleurs ; c’est simple ! Dans cinquante ans, il n’y aura plus que des Vendéens en Charente, si toutefois les Vendéens, eux aussi, ne perdent pas le truc, comme tu dis, Carijaud.

Le rire de toute la tablée ne flatta pas Lucien : il aimait qu’on appréciât la gravité de ses paroles. Il reprit, sérieux :

— Je vous disais que les Charentais travaillent moins que vous, cela se comprend : manquant de bras, ils ont acheté des machines ; personne ne fauche, personne ne se sert d’une faucille ; la moisson est deux fois moins fatigante. Vous y viendrez aussi, d’ailleurs ; il y a déjà quelques faucheuses, par ici ; dans dix ans, tout le monde s’en servira.

— Peuh ! ça fera du travail propre ! dit Séverin ; parlez-moi d’un bon ferrement et d’une faucille bien emmanchée ! qu’elles restent où elles sont, leurs machines ! C’est bon pour les fainéants. Il ne manque vraiment que cela pour que les valets ne trouvent plus à gagner leur vie !

Lucien considéra cet homme maigre dont il connaissait la vie terrible aux Pelleteries, avec les quatre petits, le cinquième tout proche et la femme au lit ; et il lui sembla personnifier la misère silencieuse, cet homme en habits terreux dont le pantalon s’effilochait aux chevilles.

Il répondit, vibrant cette fois d’une émotion sincère :

— Oui, c’est bien cela ! Vous aussi, humbles des champs, vous vous dressez devant les machines ; cela s’est produit en plus grand dans les villes ; vous aussi vous avez peur de ces nouveautés qui vous soulageraient cependant, qui finiront bien par vous soulager, malgré vous ! Et pourtant vous avez raison en apparence… Oui, c’est curieux… La sécheresse, la grêle, la guerre, la peste, toutes les calamités, tous les désastres retombent toujours sur les petits, et, d’autre part, chaque progrès, en enrichissant les gros, commence aussi par affamer un peu plus les autres… Et vous venez dire tranquillement : « Les choses sont ainsi, nous ne les changerons pas ! » Ah ! elles sont jolies, les choses, vous ne trouvez pas, mon oncle ? Le fermier aplati devant le propriétaire, le fermier si bien rançonné par en haut qu’il est incapable de payer honnêtement ses domestiques…

— Ça c’est vrai, dit Chauvin ; je ne trouve pas que les valets gagnent trop ; mais je ne peux pas donner davantage aux miens.

— Nous sommes d’accord ; vous ne pouvez pas. Eh bien ! c’est honteux ! J’ai honte, moi, quand on me dit qu’un homme en pleine force trime de quinze à dix-sept heures par jour pour gagner la soupe et vingt sous ! Vingt sous pour faire vivre cinq, six, dix enfants ! Nous parlions des Charentais, tout à l’heure, mais les plus pauvres d’entre eux ne sont jamais aussi malheureux que les cherche-pain d’ici ! On leur vient en aide, on ne voit point leurs enfants mendier. Chez nous, on ne peut pas soulager tout le monde, il y a trop de misère, trop d’enfants, trop de maisons creuses. Alors, le père qui a une demi-douzaine de petits affamés à nourrir, travaille plus fort ; il travaille comme quatre, et il gagne vingt sous par jour ! Jamais il ne gagnera davantage, car s’il gagnait plus de vingt sous, M. Duroc et M. Magnon et M. Lampin ne pourraient pas vivre… Vingt sous ! Quelle honte ! et quelle misère pour quelques-uns !…