Les voisines aidaient aussi la Bernoude à corriger les petits, les bessons surtout, avec qui cela n’allait pas toujours. S’étant en effet avisés que leur grand’mère ne savait plus courir et que, d’autre part, elle était trop bonne pour les faire battre par leur père, les garnements en profitaient pour faire mille sottises.
Séverin fut inscrit sur la liste des indigents de la commune. Il ne paya plus rien à l’école pour les livres et les cahiers de ses enfants et il eut droit gratuitement au médecin.
Oui, les Pâtureau furent secourus tout d’abord ; mais on s’habitue vite à la misère des autres : la pitié des gens ne dura qu’un temps. Et puis il y eut d’autres malheurs dans le pays, d’autres veufs, d’autres orphelins ; on oublia un peu ceux des Pelleteries.
Pourtant, ils n’étaient pas à la noce.
La Bernoude avait beau faire, elle n’arrivait pas à remplacer la défunte. Elle n’avait la paix qu’aux heures de classe, quand le bébé dormait. Le soir, la pauvre vieille était bien lasse ; elle se couchait dans un mauvais lit avec Louise, Marthe et Georgette. Séverin était un peu mieux partagé, n’ayant avec lui que les bessons ; mais en revanche il s’occupait de Georges qui criait souvent, étant sujet aux coliques.
Séverin passait des nuits entières à dorloter l’enfant, même au temps des grands travaux où le temps de dormir est si court. Cependant il ne se plaignait pas ; — il était seulement très sombre par moments et parlait moins encore que de coutume. Pourquoi d’ailleurs se serait-il plaint ? Il était nourri, lui, au moins ! Mais les siens ! Cette vieille femme fatiguée, ces enfants maigres, cette Louise si mince et ce bébé aux diarrhées vertes dont la mort n’avait pas voulu !
On l’élevait au biberon, naturellement, ce dernier ; mais il n’était pas glouton comme l’avaient été les bessons ; il tétait paresseusement, et encore fallait-il lui couper son lait avec de l’eau. Aussi, il avait une petite tête grosse comme une pomme saint-Jean et une mine si terreuse que c’en était pitié. La grand’mère se désolait :
— Jamais ça ne viendra fort, Jésus ! Jamais ! Et souvent, elle disait sans malice :
— Pauvre petit Pâtira !
Le médecin avait défendu — absolument défendu — de donner au bébé autre chose que du lait. Heureusement la chèvre en fournissait ; mais, d’un autre côté, il n’était plus question de fromage, et les aînés se trouvaient d’autant plus malheureux.