— Hé ! hé ! mon vieux ! il y a des chiens blancs ; gare aux doigts !
Il y avait en effet une lourde gelée blanche ; les petites feuilles dures demeurées aux ronces scintillaient et les herbes de la cheintre craquaient sous les pieds. A l’orient, un soleil rouge et très large sortait de limbes irréels, de vapeurs trop roses et commençait à monter dans la brume impondérable du ciel pâle. Une ligne noire se détacha de l’horizon ; des corbeaux vinrent, lourds, bruyants, offensant la pureté des choses. Ils s’abattirent sur un grand marronnier au coin du champ de choux.
Fourchette cria :
— « Pies-grolles, pies-grollas !
Allez-vous-en, ne r’venez pas ! »
Quelques-uns s’envolèrent ; mais, après avoir tournoyé une minute, ils se posèrent à nouveau sur les branches.
— Pies-grolles ! allez-vous-en ! Houch ! males bêtes !
Une motte s’émietta sur le tronc de l’arbre ; cette fois les corbeaux s’enlevèrent tous avec des cris d’effroi ; ils s’éparpillèrent au-dessus de l’espèce de cuvette que faisaient les terres à cet endroit. Le champ de choux formait un côté de cette cuvette ; penchant sur la galerne, il commençait à recevoir de biais les rayons du soleil.
Le vent soufflait de l’est. C’était un petit vent aigre qui accourait avec des sifflements de bête méchante. Il agitait de balancements infinis la lourde masse de verdure. Il passait en appuyant et soulevait des houles pâles, ou bien il se glissait dans les dessous et retournait comme des mains les grandes feuilles aux veines blanches ou violettes. Il se coulait par les raizes où l’on voyait par endroits la terre jaune, et des taches plus jaunes encore qui étaient des feuilles tombées. Quand il s’apaisait, les choux achevaient plus doucement de s’égoutter ; les feuilles humides se redressaient et, reflétant la lumière éparse, luisaient un peu.
Ayant assujetti leurs jambières de paille, Séverin et Fourchette attaquèrent les choux de la cheintre qui étaient petits et clairs ; puis ils s’engagèrent entre des sillons où ils disparurent tout de suite, car les choux y étaient magnifiques, hauts presque comme des hommes.
De grosses gouttes glacées roulaient encore sur les feuilles ; à leur troisième aissellée, les deux valets étaient trempés. Ils allaient vivement à cause du froid ; la tache jaune et sautillante de leur dos apparaissait seule entre les feuilles remuées. De temps en temps Fourchette se redressait, pâle, les dents chantantes, posait son aissellée sur la riorte et, pendant une minute, sautait en l’air en agitant ses bras comme un coq qui bat des ailes.