— C’est vrai ; bien sûr ! Je ne suis pas une fille qu’on emporte, moi ; essaye, tu verras !
Elle ajouta se parlant à elle-même :
— Peuh ! un mioche !
— Qui, un mioche ?
Mais déjà, précédant Séverin, elle était au grenier, cherchant un sac qu’elle apporta et déplia avec de jolis rires inutiles.
Grande, elle maintenait haut l’ouverture pour fatiguer le jeune homme, et elle lui secouait sous le nez la toile enfarinée. Quand le sac fut plein, elle le souleva et le porta elle-même au bord de l’échelle. Séverin s’extasia sur sa force ; il s’offrit pour épousseter son corsage où de la farine s’était déposée, mais elle lui rabattit le poignet et le lui tordit en manière de jeu, car elle était forte comme un homme et gaie comme une taure bien nourrie. Puis, quand Séverin fut descendu dans l’échelle pour agripper son sac à col tordu, elle lui marcha sur les doigts. Alors il empoigna la jambe qui se démenait, et ses doigts glissèrent entre les genoux jusqu’à la peau tiède. Puis il s’enfuit, le sang aux tempes, pendant que Marichette, point fâchée, secouait ses jupes comme pour en faire tomber un rat.
Séverin, les jours suivants, songea plus d’une fois à Marichette ; et quand il revint aux Pelleteries, il se sentit tout à la fois heureux et tremblant en apercevant la mère Larin dans son carré de choux, au bout du jardin. Comme il le prévoyait, ce fut encore la servante qui vint l’aider à mesurer le grain.
Le travail fait, ils causèrent. Elle plaisantait librement ; accroupie près du tas pendant qu’il liait le sac, elle plongeait dans le froment ses bras rouges qui devenaient très blancs au-dessus du coude, et elle riait de son rire encourageant de bonne fille. Il perdit la tête ; il se baissa sans une parole ; il la renversa d’un geste hardi et sa bouche écrasa les belles lèvres de chair rouge gourmandes d’amour. Elle, souriante, s’abandonnait, glissait, la poitrine soulevée. Mais un bruit soudain les mit debout : le sac étroit et mal lié venait de tomber, le blé croulait sur leurs jambes. La vieille Larin revenait de l’ouche ; il fallut vite réparer le dommage…
En arrivant, le soir, à la Petite-Rue, Séverin trouva Delphine dans la cour, au bord de l’écluse. Elle jetait devant elle, à l’endroit où les petits vairons tourbillonnent dans l’eau mince, des croûtes moisies et des pommes de terre écrasées.
Les canes, commères goitreuses, se hâtaient avec un dandinement grotesque. Entre les vergues, sur l’eau unie et noire, les oies tard prévenues — des oies doubles, monstrueuses, collées par leur ventre blanc — venaient à toute rame, claquant du bec, le cou tendu et querelleur.