Le soir, après la soupe, Delphine et Séverin sortirent dans le village. C’était l’heure de la semaine où les creux-de-maisons vidaient tout leur monde sur le seuil au bord du chemin Roux.
Les hommes, assis sur ces blocs de granit brut qui traînent toujours autour des bâtisses, causaient lentement ; quelques-uns fumaient. Les femmes s’inquiétaient des nouveau-nés, des peines de la grossesse et des filles qui tournent mal. Autour d’elles les enfants, assagis par le crépuscule, jouaient plus mollement, lissant de leurs pieds nus la poussière devenue fraîche. Séverin rejoignit le voisin Maufret qui causait devant sa porte avec d’autres hommes. Maufret était un homme d’âge ; il avait de grosses épaules et beaucoup de poil aux oreilles ; son col de chemise largement ouvert laissait voir sa poitrine velue et grise. Il fumait une pipe de terre très courte ; ç’avait été autrefois un grand fumeur et même, durant ses sept années de service, il avait beaucoup chiqué. Mais il n’avait jamais gagné quatre cents francs, et sa femme allait avoir son douzième ; il était obligé de se priver de tabac.
Il ne fumait que le dimanche, et pour compenser cette prodigalité, il ne mangeait pas. Séverin lui donnait une chique de temps en temps ; Maufret l’estimait à cause de cela ; il l’estimait aussi parce que Séverin était comme lui un fameux ouvrier, ni vantard ni buveur. Dès qu’il le vit s’approcher, il se rangea pour lui faire place, et il lui demanda où en étaient les avoines aux Marandières ; puis on parla du temps et des plants de choux.
Séverin amena peu à peu la conversation sur les petites borderies et sur les anciens valets qui les cultivent quelquefois pour leur compte. Maufret lui coupa la parole.
— Les valets qui se mettent en borderie sont fous, mon gars.
— Parce que ?
— Parce que, pour se mettre en borderie, il faut de l’argent, et les valets n’en ont jamais ; d’abord ils ont toujours trop de drôles pour avoir de l’argent.
Le jeune homme ne put s’empêcher de rire :
— Trop de drôles ! à qui la faute ? à qui la faute, Maufret, si vous êtes un bon travailleur ?
L’autre secoua ses épaules mornes.