Séverin pensa : dans vingt-cinq ans, je serai comme lui. Puis il dit d’une voix découragée :
— Toujours la misère, donc !
— Oh ! la misère ! pour ça, bien sûr ! on a toujours de la misère ! répondit Maufret avec une accablante assurance.
Le vent fraîchissait. L’ombre, à pas de velours, était venue surprendre les champs. Il ne montait plus que des bruits atténués ; les voix plus rares sonnaient étrangement devant les portes, et les petits se rapprochaient des seuils.
Soudain, une rainette lança sa note grêle, puis deux chantèrent, puis trois, puis dix, puis mille. Mille voix graves et cristallines célébrèrent la nuit sereine ; on n’eût pu dire si elles étaient proches ou lointaines, inquiètes ou satisfaites ; elles venaient de partout, elles s’étalaient sur les champs apaisés ; elles emplissaient d’une clameur souveraine tout le vide entre les choses ; un hymne monotone de bêtes mystérieuses montait de la terre vers les profondeurs d’ombre.
Séverin appela Delphine qui causait devant une autre porte. Elle se leva, mince entre les voisines accroupies. Elle se leva, entre des voisines qui avaient été, elles aussi, de fraîches campagnardes, de belles filles souples aux hanches rondes, mais qui, à force de misère, à force de grossesses, étaient devenues très vite ces épaisses mamans noirâtres.
CHAPITRE II
LA FACHERIE DES MARANDIÈRES
Delphine accoucha au mois de mars. A défaut d’un François, on eut une fille qu’on n’appela point Delphine, mais Louise, du nom de la marraine, la seconde des Maufrette.
La mère fut vite remise et put nourrir la petite. Naturellement, il ne fallut plus songer à aller en journée, mais Delphine trouva tout de même du travail à faire chez elle, car on la savait adroite et soigneuse.
C’était tout ce qu’avait espéré Séverin.