Séverin était le premier-né de cette pauvre famille. Il avait trois ans quand naquit sa sœur Victorine ; peu de temps après, vint un petit frère qu’on appela Désiré, bien qu’il fût de trop.

La misère s’était beaucoup accrue à ce moment-là chez les Pâtureau. La mère, vraiment affaiblie, ne faisait plus les laveries des fermes voisines ; elle toussait et se penchait vers la terre. Elle ne put pas nourrir Désiré.

Elle l’éleva tant bien que mal avec des bouillies de pommes de terre et du lait écrémé qu’elle achetait à bon marché. Il vint au petit un ventre énorme avec des jambes maigres et comme ratatinées. La Pâturelle avait bien de la peine à cause de lui ; il criait souvent d’une voix plaintive et salissait beaucoup de langes. Comme elle avait peu de toile, elle était obligée d’être tous les matins au lavoir ; puis elle faisait sécher devant le feu les linges où se trouvaient toujours de grandes taches vertes. Ces taches l’inquiétaient à la longue et elle en parlait aux voisines. Quand elle démaillotait le petit, Séverin s’approchait et le chatouillait pour le faire rire ; mais il n’y réussissait pas toujours ; le bébé le regardait comme regardent les vieux avec un air de dire :

— Pourquoi ris-tu, toi ? Où vois-tu de quoi rire ?

Alors la mère se penchait, redressait le bonnet de piqué d’où sortaient de rares cheveux sans couleur et baisait longuement les petites tempes bleues ; puis elle pleurait en emmaillotant l’enfant.

A trente mois, Désiré marchait à peine, traînait son petit derrière de marmiteux d’une chaise à l’autre, les jambes tordues et roulant sur ses hanches.

Séverin alla un peu à l’école. Son père aurait voulu le faire bien instruire afin qu’il eût de la défense plus tard ; mais, pour cela, il fallait payer l’écolage et les Pâtureau étaient bien pauvres.

Le Boiteux s’arrangea avec le régent : moyennant quelques lapins attrapés en temps de neige, Séverin put fréquenter la classe pendant plusieurs mois. Il apprit assez vite à lire la lettre moulée et même l’écriture ; mais la vie étant devenue plus difficile, l’école fut abandonnée.

Il fallut prendre le bissac et mendier. Séverin faisait ses tournées en compagnie de plusieurs autres petits du village. Pieds nus, le ventre vide, ils s’en allaient, dès le matin, par les sentiers de traverse qui conduisent d’une ferme à l’autre. Ils s’arrêtaient à chaque porte. Quand personne ne les avait entendus arriver, ils toussaient timidement d’abord, puis plus fort pour avertir la ménagère. Si celle-ci était occupée ailleurs, ils s’asseyaient sur le seuil et tapaient du coude dans la porte en chantonnant d’une voix traînante :

— Charité ! charité, s’il vous plaît !