Malgré cela, en général, il évitait les coureurs de routes.
L’année de la guerre fut affreuse dans tous les creux-de-maisons. Chez les Pâtureau, la variole enleva Désiré vers le mois de janvier ; trois mois plus tard, la Pâturelle mourut de sa mauvaise toux. Alors comme Séverin avait neuf ans, un fermier le prit à son service pour lui faire garder les bêtes dans de grands pâtis mal clos. Il s’engageait à lui donner, en plus de sa nourriture, un pantalon, une blouse et une paire de sabots.
Il y eut de bons moments pour le petit berger ; il connut la douceur accueillante des matins d’été et la grave camaraderie des bœufs. Il y eut aussi des jours terribles, des jours traîtres pleins de brume. Les bêtes disparaissaient au bout du pâtis et s’en allaient causer du dommage dans les champs voisins. Les arbres étaient mauvais comme le reste ; Séverin cherchait en vain l’abri des haies. Il grelottait dans les bas-fonds entre les touffes de jonc. Pour se réchauffer, il sautait à cloche-pied, et comme sa panetière lui battait le dos, il s’en débarrassait en mangeant vite son grignon de pain bis et son fromage mou.
Il n’avait jamais que du fromage mou dans sa panetière, car la ménagère était chiche ; forcée de nourrir à peu près les grands valets, elle se rattrapait sur le petit, sachant bien que, de ce côté, elle n’aurait pas de plainte. D’ailleurs, c’était l’habitude que les petits domestiques mangeassent mal ; personne n’y faisait attention.
Séverin ne se plaignait qu’à un autre berger qu’il croisait parfois sur sa route et qui, lui aussi, avait toujours du fromage, mais sec. Ils se criaient de loin :
— Séverin, Séverinet ! as-tu le ragoût ?
— Gustin, Gustinet ! as-tu le jambon ?
Et ils riaient en faisant tournoyer comme une fronde leur panetière crasseuse.
Le soir, Séverin avait une écuellée de soupe ; il la mangeait au coin du feu où il s’amusait à taper sur la tête des chats avec sa grosse cuillère. On lui donnait après sa soupe une pomme ou des châtaignes.
Quand il eut une douzaine d’années, il commença à faire besogne d’homme et à s’asseoir à la table avec les autres. Il n’y fut guère mieux d’abord ; le grand valet qui coupait le pain lui passait les morceaux moisis, et quand on mangeait du lard, il avait sa grosse part de couenne. On ne se gênait pas non plus pour lui taper sur les doigts quand il était surpris à couper des bouchées trop larges et trop minces qui raclaient le plat comme de petites pelles. Surtout il était vexé qu’on l’appelât « Pâtireau » ou « Pâtira », comme on appelle les pauvres, maigres et transis, les jeunes infirmes, les bossus, les béquillards, les veaux à diarrhées, les canetons mal fermés, tous les êtres geignants et malitornes voués à une misère sans éclaircie et qui pourtant n’en finissent pas de mourir.