Au temps des nuits courtes, où les hommes harassés ont absolument besoin de dormir d’un trait, il arriva à Séverin d’y coucher seul ; Delphine prenait avec elle Louise et un des bessons, l’autre couchant dans le berceau. De cette manière, quand les enfants criaient elle les faisait téter, les dorlotait, les apaisait tout bas ; elle ne dormait pas, mais le somme du moissonneur n’était pas interrompu, ce qui était l’essentiel.
A la Toussaint, quand le bois fut acheté pour l’hiver et le pain payé, il resta cent cinquante francs pour passer l’année. Les Pâtureau furent tout de même contents, parce que les bessons avaient bien poussé ; mais Delphine, cette fois, ne parla pas de se mettre en borderie, ni même de changer de maison, et le carême d’après fut long.
Quand Antonin et Constant eurent deux ans et commencèrent à trotter devant la porte, il leur vint une petite sœur, Georgette. Cette fois, Delphine resta au lit plus de trois semaines ; heureusement la grand’mère put venir s’occuper des enfants pendant tout ce temps. La sage-femme avait trouvé Delphine très faible et lui avait enseigné un remède fortifiant en lui défendant de se lever. Elle se leva cependant et ne voulut pas acheter le remède ; mais presque aussitôt son lait s’en alla. Elle resta toute maigre avec un gros ventre.
Il fallut encore élever Georgette au biberon ; les trois aînés commençaient à manger joliment. Le carême, dès lors, dura toute l’année.
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Un dimanche soir, un dimanche d’été, deux ans environ après la naissance de Georgette.
Les Pâtureau sont assis dans le jardin sur de vieilles souches qu’on n’a pas eu le temps de fendre avant l’hiver.
Delphine se désole. Elle vient de manger la soupe avec les enfants. Séverin, lui, s’est contenté d’une pomme de terre froide qui restait du repas de midi. Maintenant, comme Maufret, comme bien d’autres valets, il ne mange plus chez lui, le dimanche. Au repas du matin, chez les Chauvin, il se force ; il en prend pour sa journée ; s’il pouvait en prendre pour les siens ! A midi et le soir, il regarde manger les petits ; il leur coupe le pain ; il fait des tartines comme en faisait son défunt père, des tartines épaisses et courtes qui ménagent le fricot. Quand il y a du beurre, il l’étend longuement, puis il vide les yeux du pain avec la pointe de son couteau. Quand il n’y a rien ou quand il y a des choses mauvaises que les petits n’aiment pas, il sort pour ne pas entendre.
Delphine se désole ; elle se trouve encore grosse ; le cinquième va venir !
Les deux bessons sont à s’amuser dans le village ; Louise est sur les genoux de son père ; Georgette gigote sur ceux de sa mère ; elle gigote même trop, car sa mère n’a plus de dorne.