— Peut-être dans huit jours, peut-être dans un mois, peut-être demain. Cela dépendra du temps qu’ils mettront aux écritures.
Il ajouta d’une voix claire :
— Quand je serai facteur à Château-Blanc, j’espère que la mère de Violette changera d’idée et que nous ferons notre noce. J’aurai une bonne paye et, avec ce qu’elle gagnera de son métier à travailler chez nous, nous pourrons vivre, je pense bien !
Madeleine se détourna et ne fit point écho.
Il cligna des yeux avec malice et continua sur un ton de confidence :
— Je vais te dire : pour avoir quelque chose, ce n’est pas malin… mais il faut savoir. Moi, d’abord, je demandais comme ça tout seul. J’ai fait mon temps de service, n’est-ce pas ? J’ai été brigadier… et je suis estropié… J’ai le droit pour moi… J’ai l’instruction qu’il faut… j’écris un peu de ma main gauche… Bon ! Tu crois que ça va venir ? Eh bien tu peux attendre ! Trois mois : rien ! six mois : rien ! huit mois : rien !… Alors je me suis renseigné et quelqu’un m’a dit : « Allez donc trouver M. Blanchard. » Tu en as entendu parler de M. Blanchard ? Tous les Dissidents ont voté pour lui aux élections ; s’il n’a pas réussi ce n’est pas notre faute… Tout de même il a le bras long, étant pour le gouvernement. Ça m’ennuyait bien d’aller le trouver : je n’aime pas demander. Je me suis décidé quand même. Je lui ai dit mon affaire, ceci, cela, toutes les questions… Il m’a demandé pour qui je votais. Je n’ai pas voulu répondre tout droit ; ça ne m’allait pas ! mais j’ai dit : je suis Dissident. Il s’est mis à rire dans sa grande barbe. « Bon ! bon ! vous pouvez compter sur mon amitié, jeune homme, sur ma grande, grande amitié ! »
— Comme cela, oui, c’est bien sûr ! dit Madeleine en cachetant la lettre.
— Tu peux le penser !
Ce monsieur Blanchard, une fois Clarandeau parti, avait promis formellement la même place à trois autres. Et, quelques jours plus tard, il s’était employé à faire nommer facteur à Château-Blanc un gars connu comme étant le plus bruyant des Jeunes catholiques, un triste gars qui avait promis de trahir, promis de voter devant témoins, à bulletin ouvert, et de faire voter les siens.