Madeleine, sur le moment, ne sentit qu’un choc léger. Il lui fallut un peu de temps pour s’apercevoir que la plaie était laide et pouvait s’envenimer.

Elle n’avait d’abord songé qu’à elle-même. « Corbier des Moulinettes va voir Violette la tailleuse » ! Eh bien, qu’il y aille ! C’était la deuxième fois déjà qu’elle se sentait piquée de la sorte à propos de Michel ; ce dernier coup était le moins douloureux et le chagrin ne la travaillait pas beaucoup.

Des filles de sa connaissance, en des circonstances semblables, étaient tombées en mal de mort, d’autres étaient devenues presque folles ou subitement vieilles : elle ne comprenait pas très bien comment cela avait pu se faire…

Qu’était-ce donc qu’une peine d’amour sinon une chimère, quelque chose comme une buée sur une glace qu’un coup de chiffon fait disparaître. Passe encore de pleurer au premier moment, mais après !… Quand on a les mains occupées du matin au soir, on doit se guérir facilement d’un mal aussi bénin.

Madeleine, pour son propre compte, pensait ainsi, véritablement. Mais d’autres idées lui étaient venues, bien plus sombres et navrantes.

Qu’adviendrait-il de son frère ? Il avait revu Violette ; Madeleine le savait et elle se figurait raisonnablement cette fille coquette jouant à abêtir les hommes. Qu’elle encourageât Michel et Pierre et Paul et Jacques pour se moquer d’eux ensuite, cela n’était pas trop mal ! Pourquoi se laissaient-ils enjôler, les badauds… Mais avec un infirme, le jeu n’était plus le même ; du moins, il semblait à Madeleine. C’était un amusement cruel et lâche ; à coup sur un très vilain péché.

Qu’adviendrait-il du pauvre Cuirassier ? Déjà, il avait bien un peu perdu la tête. Il buvait, de temps en temps ; un soir à Saint-Ambroise, étant ivre, il avait frappé l’aubergiste et enfoncé une porte à coups de pieds. Si, du moins, ç’avait été une chose réglée, maintenant, cet abandon de Violette ! Mais non ! Elle avait trouvé moyen de l’aguicher de nouveau et elle le tenait encore en laisse comme, sans doute, elle n’en tenait aucun autre.

Quand il apprendrait la conduite de sa bonne amie — et, par Boiseriot, cela ne tarderait guère — il pouvait se passer des choses tristes. Madeleine en tremblait.

Et ce Michel, lui aussi, qu’est-ce qui le prenait ? Un homme de trente ans, dans cette situation, aller s’amouracher d’une fille si jeune qui n’avait que la malice en tête ! Il ne pensait pas, peut-être, mener l’aventure au bout ? D’ailleurs en eût-il l’intention que Violette ne le voudrait pas, elle. Voyez-vous cette tailleuse avec un tablier de toile bise et de gros sabots !

Et les petits ? est-ce qu’on ne pourrait pas y songer un peu ? Est-ce qu’il y avait quelqu’un pour les aimer plus que Madeleine. Est-ce que vraiment, un jour, on pourrait les lui arracher ?