Le père Corbier s’endormant dans son fauteuil aussitôt la soupe mangée, Michel restait seul à veiller près de sa servante.

Mais son bouillonnement de force s’était apaisé et les mauvaises chimères ne l’assiégeaient plus. C’était avec calme qu’il regardait Madeleine, assise à coudre sous la lampe, la nuque blonde en plein dans la lumière.

Parfois elle filait, après avoir baissé la lampe, par économie. Ils ne parlaient guère ; seul ronflait le fuseau agile. De temps en temps, Madeleine se levait et s’approchait du berceau sur la pointe des pieds. Et puis, tout de suite, le fuseau recommençait sa danse. Vrtt !… Vrtt !

Michel, attendri, remuait des idées lentes.

— Celle-ci file… Les femmes d’aujourd’hui, servantes ou patronnes, ne trouvent plus de temps pour cette besogne… C’est peut-être une mauvaise excuse. La vaillance est plus rare qu’autrefois… mon père le dit et tous les anciens… C’est pour eux une façon de triompher des jeunes… oui, mais ils ont peut-être raison quand même. Une femme diligente, c’est beaucoup dans une maison ; c’est tout dans la mienne… C’est comme une aivée du printemps sur un pré sec. Si le désordre avait continué, mes enfants, avant longtemps, auraient été à la charité… Je dois penser à eux… Ils sont à l’abri comme des petits poulets dans un chauffe-pieds… Il faut que cela dure… La vie n’est pas toute en jeunesse. J’ai trente ans passés ; c’est l’âge de raison. Si je me décidais, ce ne serait certes pas comme la première fois… J’avais vingt-quatre ans, le monde brillait comme une chapelle illuminée… Toutes les chandelles sont éteintes !… Il faut quand même suivre son chemin. On ne se chauffe pas toujours les mains à une flambée de genêt… un peu de braise fait passer la veillée… Si je me décidais, je ferais une chose juste et bien sensée.

A Noël, Boiseriot se confessa. Il alla au curé de St-Ambroise qui était connu pour mener la lutte contre les Dissidents. Après les peccadilles ordinaires, il arriva bien aux maîtresses pièces ; mais, par prudence, il sortit tout le lot d’un coup, très vite, sans déballer complètement. Et le prêtre ne se montra pas trop curieux.

Ce n’était pas un méchant homme ce prêtre, mais son zèle était grand et grande sa hâte de ramener au bercail tous ces Dissidents qui n’étaient, après tout, que de très belles brebis égarées.

Le pénitent qui s’accusait de désirer une Dissidente en mariage — car il disait bien « en mariage » — ne lui paraissait point si coupable. Cela ferait peut-être une de gagnée, une que l’on baptiserait en grande pompe, un dimanche du mois de Marie. Quant à s’être un peu querellé le jour d’une batterie pour la gloire de l’Église et quant à avoir, en cette occasion, souhaité malaise à un des médisants, c’était le fait d’un homme violent certes, mais dont la foi était belle et exemplaire.

Boiseriot sortit du confessionnal tout à fait en règle et, joyeux comme un communiant, il s’en retourna aux Moulinettes.

Justement, ce jour-là, Madeleine était allée, elle aussi, à St-Ambroise. Elle en avait rapporté pour Lalie et pour Jo deux oranges et une livre de miche. En entrant, Boiseriot vit, sur la table, le panier encore ouvert ; et il eut la hardiesse de serrer Madeleine dans un coin du corridor :