Après lui les drôles des alentours ne tardèrent point ; on en vit deux d’abord, puis deux autres, puis dix ; bientôt ils furent une trentaine, garçons ou filles, empaletoqués à la diable et le nez frais.

Les poissons commençaient à sortir. Ils arrivaient dans « la poêle », un petit réservoir peu profond et barré à son extrémité par un grillage assez fin. Les premiers qui vinrent furent les ablettes ; elles arrivaient vivement par bandes nombreuses et puis, une fois dans cette eau déjà trouble de la poêle, elles semblaient reconnaître qu’elles avaient pris un faux chemin et s’efforçaient de remonter par le bondon. Mais le courant, trop fort, les ramenait et elles se mettaient à circuler éperdument. Après elles, vinrent les gardons, puis les brèmes. Le réservoir fut merveilleusement agité et vivant. D’innombrables petites lignes brunes filaient à la surface de l’eau ; de temps en temps une grosse brème montait du fond et se retournait d’un coup brusque, large et brillante comme un plat d’étain.

A neuf heures on commença à pêcher. Gédéon et Alexis, le nouveau valet, avaient chacun une grande épuisette ; debout sur les bords de la poêle, ils plongeaient sans relâche leur filet. Derrière eux un homme recevait les poissons et les portait dans des trous pleins d’eau que l’on avait préparés pour les recevoir.

Jamais la pêche n’avait été aussi belle ; Michel lui-même était étonné. Cela tenait sans doute à ce que l’on avait réussi à prendre tous les brochets lors de la pêche précédente.

Les drôles criaient, penchés sur le grillage de la poêle :

— Il en passe ! Il y en a des petits qui se sauvent !

ou bien :

— Hep ! patron ! vous n’avez pas vu ? il vient d’en sauter deux hors du filet… Et celui-là qui est crevé et qui balle sur l’eau…

Comme une belle brême échappait à Gédéon et retombait de l’autre côté du grillage, un gros rougeaud d’une dizaine d’années se décida tout d’un coup, disant :

— Attends ! Je m’en vais leur faire voir !