La guerre trouva Ernest Psichari au 2e régiment d’artillerie coloniale à Cherbourg. Il partit le 7 août avec l’ardeur la plus exaltée. Le 22 août 1914, il tombait, au combat de Rossignol, en Belgique, défendant ses pièces jusqu’à la dernière heure, et fidèle jusque dans la mort à ses convictions religieuses et patriotiques. Il avait trente ans.

(Note de l’Éditeur.)

LE VOYAGE
DV CENTVRION

PREMIÈRE PARTIE

I
INTER MVNDANAS VARIETATES

ARGVMENT. — MAXENCE EST LIBRE. — MALÉDICTION. — TABLEAV DE MAXENCE : IL A VNE AME ET VN CŒVR. — LA FRANCE DE LA-BAS. — BONNES INTENTIONS. — PREMIÈRES ÉTAPES DANS LE DÉSERT. — L’AFRIQVE EST SÉRIEVSE. — SOVMISSION. — LA SOLITVDE.

Maxence ne put monter sur un tertre — parce qu’il n’y en avait pas — mais, voulant se rendre compte de la belle ordonnance des troupes dont il venait de prendre le commandement, il piqua son cheval de l’éperon et s’élança au galop le long de la colonne qui sinuait parmi de légers mimosas d’Afrique. Ainsi dépassa-t-il successivement l’arrière-garde qui était un petit groupe compact de méharistes noirs, puis la cohue des domestiques, cuisiniers et marmitons, puis les mitrailleuses oscillant sur l’arête aiguë des dos de mulets, puis le lourd convoi des chameaux porteurs de caisses, puis les cavaliers, de grands nègres écrasant les petits chevaux du fleuve, les méharistes maures drapés dans de larges gandouras, puis enfin l’avant-garde, au milieu de laquelle Maxence distingua son interprète, un Toucouleur admirablement vêtu de soies brodées. Et devant, il y avait la terre, la terre scintillante, givrée de soleil, la terre sans grâce et sans honneur où errent, sous des tentes en poil de chameau, les plus misérables des hommes.

Maxence, ayant achevé sa course, respira profondément. Il se sentait libre, plus léger, plus hardi, et, bien qu’il n’eût que trente ans, plus jeune. Tout cela était à lui, ces hommes, ces animaux, ces bagages, cette terre même qu’il foulait en royal enfant gâté, impatient de tout avoir et de tout oser. La France lui avait donné, à lui, humble lieutenant des armées de la République, cette immense contrée comme un parc où il pût s’ébattre et bondir, aller et venir, selon son caprice et comme au hasard de son bon plaisir.

Mais lui, il n’avait envers sa patrie aucune reconnaissance. Et au contraire il se sentait délivré d’elle, et il la haïssait vraiment, n’en ayant connu jusqu’à ce jour que les désordres et la misère. Que ne haïssait-il pas ? Rien n’avait préparé ce cœur à l’amour et tout au contraire, son mal profond, ses amertumes, ses tourments, l’inclinaient à la haine. Ainsi nul souvenir de noblesse ou de douceur ne le rattachait à son pays pour lequel il avait cependant, dans les marais du Tchad, versé son sang le plus pur d’adolescent.