Parfois, des hommes passent là, en chevauchées furieuses, et d’autres cheminent avec de longs convois de bœufs, de femmes, d’esclaves, dans le soir… La solitude s’emplit parfois de visions fantastiques. Des peuples entiers sont allés par là vers d’autres terres.

Jamais rien ne subsiste de ces grands mouvements humains. L’oubli de la grande savane engloutit tout cela et il ne reste qu’un peu plus de mystère, un peu plus de vertige aux horizons identiques…

Vers la nuit, nous nous sommes trouvés au pied d’une haute montagne où les rochers s’amoncelaient, levés tout droit vers le ciel, avec de petits arbres tordus parmi les pierres. Cela s’est dressé tout à coup devant nous, comme une muraille marquant la borne du monde. C’était le commencement des monts Boumbabal. Nous avons suivi le pied de la montagne et nous avons vu des cases, petits dômes de paille posés sur le sol, de grandes amphores emplies de mil, un grand mortier à grains, en pierre, près d’un grand panier de paille grossière. Pas un homme. Tous ont fui à notre approche sans avoir eu le temps d’emporter leur mil. Peut-être viendront-ils demain. Il faut savoir attendre en Afrique.

Je me suis choisi une case pour la nuit. Je me suis couché. Et dehors, tout près de moi, Sama jouait du bandjo en songeant à Beylou, ou ne songeant à rien…

IV

Pensées du matin.

Où sommes-nous ? Le jour prolonge le rêve de la nuit et c’est tout. Et l’on est seul, on ne sait où, quelque part sur la terre… Réveils d’homme ivre ; on titube dans l’incertain de la vie. Tout se confond. Rêve, action sont emportés dans le même flot.

Je vais marcher et voir des hommes. Je franchirai un fleuve ; je gravirai une montagne. Mais toute chose ne m’est-elle pas inconnue ? J’irai dans le mouvant décor et je verrai des hommes s’agiter un instant et disparaître dans la nuit. O le triste doute, où l’on s’embourbe sans espoir…

Sama est près de moi, comme un petit esclave vigilant. Il a une tunique courte qui lui descend jusqu’à mi-cuisse, une ceinture en paille fine, les jambes et les bras nus. C’est une bête familière. On dirait que ses grands yeux n’ont pas de regard. Ils ne me parlent pas et pourtant ils sont uniques.

Sama est assis par terre. Son corps est beau comme celui d’une statue. Dans mon pays, où l’enfant très jeune se courbe vers la terre ou se penche sur des livres, on n’imaginerait pas les corps souples et sains d’adolescents qui n’ont jamais su la misère ni le travail.