Il n’y a pas de direction du froid ni du chaud, ni de rien. Le froid descend du ciel et le vent aussi. Il vire, tourbillonne, s’impatiente, fonce verticalement sur la pauvre terre nue. Je couche dehors ; il fait bon d’être dans le vent et le froid, une fois. C’est une nuit de fièvre, sans fièvre, toutefois, mais de fièvre d’avoir vu, d’avoir senti. Comme on est perdu, loin de tout, enseveli, englouti dans l’Afrique, au plus profond de l’Afrique.
Voici quatre mois et plus, que je n’ai reçu de nouvelles de mon pays et des miens. On a marché simplement, sans hâte, très longtemps. On a vu des forêts, des montagnes, des plaines, des fleuves, des villages avec toujours les pieds sur la bonne terre, en contact direct avec la terre, et le cœur en commerce intime avec le cœur des choses, sans aucune idée adventice, ou étrangère, sans que rien s’interposât entre nous et les choses. Et puis ce fut Binder, le point le plus septentrional de notre parcours…
Je revois la ville si belle dans le soleil de midi, si simple, sans beaux costumes, sans belles maisons, sans rien de beau, sans rien à voir, mais dont l’âme imprécise, familière et religieuse, simple, tendue, vous enveloppe comme la caresse automnale de nos vents de l’Ile de France ; les maisons toutes nues parmi la terre nue et les coupoles de terre où s’entasse le mil pour la saison sèche, économie et prévoyance paysannes, les coupoles grises de ces gens qui connaissent leur terre, qui savent qu’elle est mauvaise, et bonne tout de même ; les vieillards, pas très nombreux, et les femmes, point voilées, telles Kadichah, Aïcha, et les femmes du Prophète, pas beaucoup de femmes, pourtant, dans les ruelles et sur les places, sauf quelques vieilles sur le marché qui vendent des arachides et des paniers, pauvres marchandises étalées sur la terre ; et les enfants surtout, dans tous les coins, sortant de partout, le sourire de la ville, enfants, enfantelets, garçons, filles, avec des petites chemises de lin très courtes, ou tous nus, toutes nues, ou avec une petite sonnette qui leur pend au ventre, très agiles, souples comme les bambini florentins, avec de bons yeux, et de grandes dents blanches, bien rangées, un peu animaux, un peu chats, familiers, déjà faits et formés pour la plupart, de petits hommes et de petites femmes, qui ne rient pas, mais qui s’amusent, qui jouent dans la poussière, sans rire, qui jouent sans jouets et qui sont heureux ; et puis, le grand crépuscule, simple, que la vie humaine ne dépare pas, où tout se mêle en une profonde harmonie, le soleil et la terre, et les longs troupeaux de bœufs qui rentrent, et la voix du marabout, qui invoque Allah avant le sommeil, avant la nuit bienfaisante et douce… Tout cela, venu là un jour, poussé là, venu on ne sait d’où, on ne sait quand, venu de l’Orient, venu de la Perse, venu de l’Égypte, venu de tous les pays où la pensée va se perdre et que nous ne saurons jamais…
VI
Dans un faubourg qui se trouve au nord-est de la ville, j’ai vu le bourdonnement des métiers, des travailleurs, mais des travailleurs heureux, des métiers propres, paisibles, patriarcaux, où le rude effort ne se sent pas. Pour aller là, il faut descendre une large sente pierreuse, toujours animée et emplie de fine brume solaire où tout passe sans bruit, les jeunes hommes assis sur des ânes, tout à l’extrémité de la croupe, les jambes pendantes, les femmes avec des amphores, graciles et souriantes, les vieillards dans leurs grandes robes flottantes. Parmi le faubourg, ce sont des ruelles étroites, entre deux murs, et puis des places, où de pauvres arbres font un peu d’ombre claire.
Là, des hommes tissent de la laine blanche toute la journée. Les fils tendus au long des murs viennent se croiser sur l’étroit métier où l’homme travaille, assis sur un escabeau de bois. Je ne me lasse pas de les regarder : c’est toujours une belle chose que de contempler le bon travail humain. Mais ici quel calme, quel silence, quelle élégance dans les gestes et dans l’action ! Je crois voir ces tisserands aux mouvements précis qui sont figurés sur les sarcophages égyptiens. Ces hommes jeunes, silhouettes vives sur les murailles grises que vient fouiller le soleil à travers les figuiers des places, me semblent légendaires. Pour nous, le travail, c’est la misère et la douleur. Et voici de braves gens qui font leur tâche en paix, au fil des heures, sans hâte, sans tristesse comme sans joie, de braves gens qui s’occupent au bon travail humain, sans penser même, tout doucement, dans le soleil…
Plus loin, il y avait deux vieux, assis sous un arbre, qui cousaient ensemble les minces bandes d’étoffe sorties des métiers, pour en faire des robes et des boubous. Tout près d’eux étaient quatre puits larges et peu profonds. C’est là que les Foulbés préparent l’indigo, le noir et l’ocre qui servent à la teinture des étoffes. Le soleil inondait de lumière les jardinets enclos de murs délabrés ; même ici, dans ce faubourg de travailleurs, je ressens l’impression du premier jour, sur la place de Binder, celle d’une vie éteinte et ralentie. Je pense que depuis des siècles, les mêmes hommes sont là, tissant la laine de père en fils, sans mauvaises pensées, sans chagrins.
A Binder, il n’y a pas de maçons ; les maisons y sont pauvres et tombent en ruines. C’est un dur métier, de construire une maison. Les Foulbés tissent la laine, cousent les étoffes, cultivent leur petit champ de coton, et conduisent leurs longs troupeaux de bœufs et de génisses. Travaux des champs, travaux des villes, mais travaux propres, travaux nobles qui n’abaissent pas l’homme, qui ne dégradent pas la pauvre machine humaine. Ici, les gestes du travail, comme les gestes du repos, sont empreints d’élégance et de majesté.
Le grand rêve du primitif Islam se poursuit dans l’action. Comme les fils de coton s’enchevêtrent dans l’écheveau, je me plais à supputer tous les rêves d’autrefois, rêves du premier Islam, rêves du pasteur dans le désert, tissus ensemble dans ces âmes primitives.