Une sorte d’hébétude nous navre, l’hébétude qui suivrait une grande fatigue amoureuse. Nous n’eussions jamais cru qu’un paysage pût faire mal à ce point. La pluie tombe là-bas, très loin. Les contours des choses sont mous, comme dans un mauvais tableau. Tout se tait et ce silence est un drame.

C’est le silence unique de l’Afrique. Il semble une grande attitude de néant. Nos campagnes ne savent pas se taire. Elles sont emplies toujours de bourdonnements ailés, et de murmures confus. Les matins y ont d’immenses frémissements ; les crépuscules chantent doucement à l’âme attentive.

Ici, le silence est énorme, total et, malgré qu’il interdise une certaine intimité que nous cherchions, il est bien le charme subtil et malfaisant de ce pays.

Il faut y prendre garde. Cette grande paix, sans un tressaillement de lumière, cette paix sans vie où nulle caresse ne vibre, où nulle aile ne palpite, où nul mouvement ne se décèle, empêchera l’effusion des cœurs et ce mysticisme, dont, peut-être, dans le secret de nous-mêmes, nous souhaitions être les victimes. Aucune pitié ne s’affirme vers nous. Aucune intention humaine. Désormais seules, nos consciences auront des égoïsmes renaissants et ressusciteront les orgueils d’autrefois ; nous ne saurons plus éprouver ce délicieux épanchement de l’être, cette panthéistique douceur qui est le charme de nos pays. On ne saurait imaginer une terre plus dépourvue de métaphysique que celle-ci. La fatigue de vivre, qu’il fallait fuir, s’augmentera de toute la fatigue de ces paysages de mort entrevus. De ne pouvoir s’entretenir familièrement avec tout cela qui nous est étranger et lointain, nous connaîtrons des inquiétudes nouvelles. De trop vivre parmi tout cela qui est sans passé, nous apprendrons que rien n’est, sinon la minute ailée dont le passage nous laisse, avec un peu d’insouciance stoïque, un infini de détresse…

II

Cela m’étonna longtemps de voir l’apparence de solitude de ces contrées désolantes. Et pourtant une vie immense et profonde anime les pentes douces des collines. Au flanc des vallées, des villages s’accrochent, pleins de chansons et de soleil. Dans les ondulations grises des lointains, il y a des douleurs et des joies. Il y a d’innombrables existences parmi cette mort. Dans les herbes ou dans les bois, vous marchez pendant des heures sans que rien d’humain ne monte vers vous de ces herbes ni de ces bois. Puis, tout à coup, le chant d’un coq… Des cases surgissent hors des bananiers. Vous voyez des hommes qui causent, accroupis devant une bûche qui fume. Une femme berce son enfant en chantant son éternelle mélopée en mineur. Subitement, vous apercevez toute une vie facile et familière. C’est un peu l’impression que l’on éprouverait à rentrer dans une serre chaude, tandis qu’il ferait très froid au dehors.

Il est, dit M. Barrès, des prières qui ne se rencontrent pas. Je crains, hélas ! que nos prières ne se rencontrent jamais avec celles des hommes noirs. Je crains de ne jamais rencontrer leurs âmes étranges et inachevées. Je crains que nous n’allions toujours parallèlement… Pour nous, notre soin le plus constant et notre plus cher travail a été de forcer le mystère de ces hommes, que, pendant de longs mois, nous avons appris à aimer. Nous avons presque toujours échoué. Parfois, pourtant, d’un geste, d’une attitude entrevue au détour d’un chemin, de moins encore, nous avons retiré d’utiles enseignements. Assez peut-être pour avoir soupçonné un peu de beauté neuve, un peu d’inattendue sentimentalité.

A deux jours de marche du village de N’Gombo, où fut, si j’ose dire, ma première hypostase africaine, on rencontre le gros centre de Bania, qui est en quelque manière la porte d’entrée du pays baya. Mais il est difficile de dire ce qu’est le pays baya et d’en préciser les limites. On peut admettre que du 4e parallèle, au Sud, jusqu’au 7e parallèle, au Nord, du 12e degré de longitude Est de Paris, jusqu’au 15e degré, l’on rencontre des Bayas.

Mais il y eut dans ce pays de si nombreux mouvements de races et de peuples divers, des rencontres ethniques si curieuses, que la place des tribus proprement bayas reste difficile à préciser. On a émis cette hypothèse que les Bayas, autrefois peuple nomade et pasteur, avaient été poussés par les invasions foulbés vers les bords de la Mambéré et de la Nana où l’impénétrable forêt les aurait contraints à abandonner leurs troupeaux. Mais ceci est de l’histoire très ancienne. Dans des temps plus récents, d’autres peuples sont venus s’installer dans le cœur même du pays baya. Ce sont les Kakas qui occupent la haute Batouri. Ce sont les Yanghérés, partis autrefois du Dar Banda et qui, arrêtés et repoussés par la conquête foulbé, furent réduits à se disperser et à s’installer en îlots, parmi des peuples mieux organisés et plus forts. C’est ainsi que l’on rencontre des Yanghérés sur la Batouri, au nord de Bania, entre le Mambéré et la Mbaéré, plus haut encore, sur la haute Nioy et la haute Ouam. Enfin il importe de distinguer chez les Bayas deux races très distinctes, les Bayas du Sud et les Bayas du Nord qui ne parlent pas la même langue, et n’ont à tous les points de vue que peu de caractères communs.

III