Ce mot resta pour la plupart à l'état d'image vague ou d'induction[27]. Mais il se traduisit pour plusieurs en une scène matérielle. On voulut qu'à la suite de la dernière vision commune à tous les apôtres, et où il leur fit ses recommandations suprêmes, Jésus se fût élevé vers le ciel[28]. La scène fut plus tard développée et devint une légende complète. On raconta que des hommes célestes, selon l'appareil des manifestations divines très-brillantes[29], apparurent au moment où un nuage l'entourait, et consolèrent les disciples par l'assurance d'un retour dans les nues tout semblable à la scène dont ils venaient d'être témoins. La mort de Moïse avait été entourée par l'imagination populaire de circonstances du même genre[30]. Peut-être se souvint-on aussi de l'ascension d'Élie[31].—Une tradition[32] plaça le lieu de cette scène près de Béthanie, sur le sommet du mont des Oliviers. Ce quartier était resté fort cher aux disciples, sans doute parce que Jésus y avait habité.

La légende veut que les disciples, après cette scène merveilleuse, soient rentrés dans Jérusalem «avec joie[33]». Pour nous, c'est avec tristesse que nous dirons à Jésus le dernier adieu. Le retrouver vivant encore de sa vie d'ombre a été pour nous une grande consolation. Cette seconde vie de Jésus, image pâle de la première, est encore pleine de charme. Maintenant, tout parfum de lui est perdu. Enlevé sur son nuage à la droite de son Père, il nous laisse avec des hommes, et que la chute est lourde, ô ciel! Le règne de la poésie est passé. Marie de Magdala, retirée dans sa bourgade, y ensevelit ses souvenirs. Par suite de cette éternelle injustice qui fait que l'homme s'approprie à lui seul l'œuvre dans laquelle la femme a eu autant de part que lui, Céphas l'éclipse et la fait oublier! Plus de sermons sur la montagne; plus de possédées guéries; plus de courtisanes touchées; plus de ces collaboratrices étranges de l'œuvre de la Rédemption, que Jésus n'avait pas repoussées. Le dieu a vraiment disparu. L'histoire de l'Église sera le plus souvent désormais l'histoire des trahisons que subira l'idée de Jésus. Mais, telle qu'elle est, cette histoire est encore un hymne à sa gloire. Les paroles et l'image de l'illustre Nazaréen resteront, au milieu de misères infinies, comme un idéal sublime. On comprendra mieux combien il fut grand, quand on aura vu combien ses disciples furent petits.

[1] Luc, xxiv, 47.

[2] Sur le nom de «Galiléens» donné aux chrétiens, voir ci-dessous, p. [235], note 14.

[3] Matthieu est exclusivement galiléen; Luc et le second Marc, xvi, 9–20, sont exclusivement hiérosolymites. Jean réunit les deux traditions. Paul (I Cor., xv, 5–8) admet aussi des visions arrivées sur des points très-éloignés. Il est possible que la vision «des cinq cents frères» de Paul, que nous avons identifiée par conjecture avec celle «de la montagne de Galilée» de Matthieu, soit une vision hiérosolymite.

[4] I Cor., xv, 7. On, ne peut expliquer le silence des quatre Évangiles canoniques sur cette vision qu'en la rapportant à une époque placée en deçà du cadre de leur récit. L'ordre chronologique des visions, sur lequel saint Paul insiste avec tant de précision, conduit au même résultat.

[5] Évang. des hébreux, cité par saint Jérôme, De viris illustribus, 2. Comparez Luc, xxiv, 41–43.

[6] Évang. des hébreux, loc. cit.

[7] Jean, vii, 5.

[8] Y aurait-il une allusion à ce brusque changement dans Gal., ii, 6?