Comme tous les mystiques, les nouveaux sectaires menaient une vie de jeûne et d'austérité[51]. Comme la plupart des Orientaux, ils mangeaient peu, ce qui contribuait à les maintenir dans l'exaltation. La sobriété du Syrien, cause de sa faiblesse physique, le met dans un état perpétuel de fièvre et de susceptibilité nerveuse. Nos grands efforts continus de tête sont impossibles avec un tel régime. Mais cette débilité cérébrale et musculaire amène, sans cause apparente, de vives alternatives de tristesse et de joie, qui mettent l'âme en rapport continuel avec Dieu. Ce qu'on appelait «la tristesse selon Dieu[52]» passait pour un don céleste. Toute la doctrine des Pères de la vie spirituelle, des Jean Climaque, des Basile, des Nil, des Arsène, tous les secrets du grand art de la vie intérieure, une des créations les plus glorieuses du christianisme, étaient en germe dans l'étrange état d'âme que traversèrent, en leurs mois d'attente extatique, ces ancêtres illustres de tous les «hommes de désirs». Leur état moral était étrange; ils vivaient dans le surnaturel. Ils n'agissaient que par visions; les rêves, les circonstances les plus insignifiantes leur semblaient des avertissements du ciel[53].

Sous le nom de dons du Saint-Esprit se cachaient ainsi les plus rares et les plus exquises effusions de l'âme, amour, piété, crainte respectueuse, soupirs sans objet, langueurs subites, tendresses spontanées. Tout ce qui naît de bon en l'homme, sans que l'homme y ait part, fut attribué à un souffle d'en haut. Les larmes surtout étaient tenues pour une faveur céleste. Ce don charmant, privilège des seules âmes très-bonnes et très-pures, se produisait avec des douceurs infinies. On sait quelle force les natures délicates, surtout les femmes, puisent dans la divine faculté de pouvoir pleurer beaucoup. C'est leur prière, à elles, et sûrement la plus sainte des prières. Il faut descendre jusqu'en plein moyen âge, à cette piété toute trempée de pleurs des saint Bruno, des saint Bernard, des saint François d'Assise, pour retrouver les chastes mélancolies de ces premiers jours, où l'on sema vraiment dans les larmes pour moissonner dans la joie. Pleurer devint un acte pieux; ceux qui ne savaient ni prêcher, ni parler les langues, ni faire des miracles, pleuraient. On pleurait en priant, en prêchant, en avertissant[54]; c'était l'avénement du règne des pleurs. On eût dit que les âmes se fondaient et voulaient, en l'absence d'un langage qui put rendre leurs sentiments, se répandre au dehors par une expression vive et abrégée de tout leur être intérieur.

[1] Matth., xviii, 20.

[2] Act., i, 15. La plus grande partie des «cinq cents frères» était sans doute restée en Galilée. Ce qui est dit Act., ii, 41, est sûrement une exagération, ou du moins une anticipation.

[3] Luc, xxiv, 53; Act., ii, 46. Comp. Luc, ii, 37; Hégésippe, dans Eusèbe, Hist. eccl., II, 23.

[4] Deuter., x, 18; I Tim., vi, 8.

[5] Lire la Guerre des Juifs de Josèphe.

[6] Jean, xx, 22.

[7] I Reg., xix, 11–12.

[8] Cet ouvrage paraît avoir été écrit au commencement du iie siècle de notre ère.