Ces messieurs de Saint-Sulpice, habitués à une plus large vue des choses, ne furent pas trop surpris. M. Le Hir, qui avait une confiance absolue dans l'étude, et qui savait de plus le sérieux de mes mœurs, ne me détourna pas de donner quelques années aux recherches libres dans Paris, et me traça le plan des cours du Collège de France et de l'École des langues orientales que je devais suivre. M. Carbon fut peiné; il vit combien ma situation allait devenir difficile et me promit de chercher pour moi une position tranquille et honnête. Je trouvai chez M. Dupanloup cette grande et chaleureuse entente des choses de l'âme qui faisait sa supériorité. Je fus avec lui d'une extrême franchise. Le côté scientifique lui échappa tout à fait; quand je lui parlai de critique allemande, il fut surpris. Les travaux de M. Le Hir lui étaient presque inconnus. L'Écriture, à ses yeux, n'était utile que pour fournir aux prédicateurs des passages éloquents; or l'hébreu ne sert de rien pour cela. Mais quel bon, grand et noble cœur! J'ai là sous mes yeux un petit billet de sa main: «Avez-vous besoin de quelque argent? ce serait tout simple dans votre situation. Ma pauvre bourse est à votre disposition. Je voudrais pouvoir vous offrir des biens plus précieux… Mon offre, toute simple, ne vous blessera pas, j'espère.» Je le remerciai, et n'eus à cela aucun mérite. Ma sœur Henriette m'avait donné douze cents francs pour traverser ce moment difficile. Je les entamai à peine. Mais cette somme, en m'enlevant l'inquiétude immédiate pour le lendemain, fut la base de l'indépendance et de la dignité de toute ma vie.
Je descendis donc, pour ne plus les remonter en soutane, les marches du séminaire Saint-Sulpice, le 6 octobre 1845; je traversai la place au plus court et gagnai rapidement l'hôtel qui occupait alors l'angle nord-ouest de l'esplanade actuelle, laquelle n'était pas encore dégagée.
VI
PREMIERS PAS HORS DE SAINT-SULPICE
I
J'ai dit comment, le 6 octobre 1845, je quittai définitivement le séminaire de Saint-Sulpice et j'allai prendre une chambre à l'hôtel le plus voisin. Je ne sais pas quel était le nom de cet hôtel; on l'appelait toujours «l'hôtel de mademoiselle Céleste», du nom de la personne recommandable qui en avait l'administration ou la propriété.
C'était sûrement un hôtel unique dans Paris que celui de mademoiselle Céleste, une espèce d'annexe du séminaire, où la règle du séminaire se continuait presque. On n'y était reçu que sur une recommandation de ces messieurs ou de quelque autorité pieuse. C'était le lieu de séjour momentané des élèves qui, en entrant au séminaire ou en en sortant, avaient besoin de quelques jours libres; les ecclésiastiques en voyage, les supérieures de couvent qui avaient des affaires à Paris, y trouvaient un asile commode et à bon marché. La transition de l'habit ecclésiastique à l'habit laïque est comme le changement d'état d'une chrysalide; il y faut un peu d'ombre. Certes, si quelqu'un pouvait nous dire tous les romans silencieux et discrets que couvrit ce vieil hôtel maintenant disparu, nous aurions d'intéressantes confidences. Il ne faudrait cependant pas que les conjectures des romanciers fissent fausse route. Je me rappelle mademoiselle Céleste; dans le souvenir reconnaissant que beaucoup d'ecclésiastiques conservaient d'elle, il n'y avait rien qui, au point de vue des canons les plus sévères, ne se pût avouer.
Pendant que j'attendais, chez mademoiselle Céleste, que ma métamorphose fût achevée, la bonté de M. Carbon ne restait pas inactive. Il avait écrit pour moi à M. l'abbé Gratry, alors directeur du collège Stanislas, et celui-ci me fit offrir un emploi de surveillant dans la division supérieure. Je vis M. Dupanloup, qui me conseilla d'accepter: «Ne vous y trompez pas, me dit-il; M. Gratry est un prêtre distingué, tout ce qu'il y a de plus distingué.» J'acceptai; je n'eus qu'à me louer de tout le monde; mais cela dura quinze jours à peine. Je trouvai que ma situation nouvelle impliquait encore ce à quoi j'avais voulu mettre fin en sortant du séminaire, je veux dire une profession extérieure avouée de cléricature. Je n'eus ainsi avec M. Gratry que des rapports tout à fait passagers. C'était un homme de cœur, un écrivain assez habile; mais le fond était nul. Le vague de son esprit ne m'allait pas. M. Carbon et M. Dupanloup lui avaient dit le motif de ma sortie de Saint-Sulpice. Nous eûmes ensemble deux ou trois entretiens, où je lui exposai mes doutes positifs, fondés sur l'examen des textes. Il n'y comprit rien, et son transcendant dut trouver ma précision bien terre à terre. Il n'avait aucune science ecclésiastique, ni exégèse ni théologie. Tout se bornait à des phrases générales, à des applications puériles des mathématiques à ce qui est «matière de fait». L'immense supériorité de la théologie de Saint-Sulpice sur ces combinaisons creuses, se donnant pour scientifiques, me frappa bien vite. Saint-Sulpice sait d'original ce qu'est le christianisme; l'École polytechnique ne le sait pas. Mais, je le répète, l'honnêteté de M. Gratry était parfaite, et c'était un homme très attachant, un vrai galant homme.
Je me séparai de lui avec regret, mais je le devais. J'avais quitté le premier séminaire du monde pour un autre qui ne le valait pas. La jambe avait été mal remise; j'eus le courage de la casser de nouveau. Le 2 ou 3 novembre 1845, je franchis le dernier seuil par lequel l'Église avait voulu me retenir, et j'allai m'établir dans une institution du quartier Saint-Jacques, relevant du lycée Henri IV, comme répétiteur au pair, c'est-à-dire, selon le langage du quartier Latin d'alors, sans appointements. J'avais une petite chambre, la table avec les élèves, à peine deux heures par jour occupées, beaucoup de temps par conséquent pour travailler. Cela me satisfaisait pleinement.