Quand je considère dans quel inextricable filet Dieu m'a englobé tandis que je dormais, il me vient des pensées de fatalisme, et souvent j'ai pu pécher en cela; pourtant je n'ai jamais douté de mon Père qui est au ciel, ni de sa bonté. Toujours, au contraire, je l'ai remercié; jamais je ne l'avais touché de plus près que dans ces moments-là. Le cœur n'apprend que par la souffrance, et je crois, comme Kant, que Dieu ne s'apprend que par le cœur. Alors aussi j'étais chrétien et j'ai juré que je le serais toujours. Mais l'orthodoxie est-elle critique? Ah! si j'étais né protestant en Allemagne!… Là était ma place. Herder a bien été évêque, et certes il n'était que chrétien; mais, dans le catholicisme, il faut être orthodoxe. C'est une barre de fer; il n'entend pas raison.
Pardonnez-moi, mon ami, un souhait comme celui que je viens d'énoncer, et que je ne fais même pas en ma partie qui croit encore sans savoir pourquoi. Vous êtes obligé, pour être orthodoxe, de croire que je suis en cet état par ma faute; cela est dur. Pourtant je suis bien disposé à croire qu'il y a beaucoup de ma faute. Celui qui connaît son cœur dira toujours: «Oui, oui!» sitôt qu'on lui dira: «C'est ta faute.» Rien dans ma position ne m'est plus facile à admettre que cela. Je ne serai pas aussi tenace que Job sur le chapitre de mon innocence. Me croirais-je pur, je prierais seulement Dieu d'avoir pitié de moi. Cette lecture de Job me ravit; j'y trouve tout mon cœur; là est le divin de la poésie, j'entends la haute poésie. Elle vous fait toucher ces mystères qu'on sent en son propre cœur, et qu'on cherche péniblement à se formuler.
Je continue cependant avec courage l'avancement de ma pensée. Rien ne me fera abandonner cette œuvre, dussé-je être obligé de la sacrifier en apparence à l'acquisition de mon pain matériel. Dieu, pour me soutenir, m'avait réservé pour ce moment un vrai événement intellectuel et moral. J'ai étudié l'Allemagne et j'ai cru entrer dans un temple. Tout ce que j'y ai trouvé est pur, élevé, moral, beau et touchant. Ô mon âme, oui, c'est un trésor, c'est la continuation de Jésus-Christ. Leur morale me transporte. Ah! qu'ils sont doux et forts! Je crois que le Christ nous viendra de là. Je considère cette apparition d'un nouvel esprit comme un fait analogue à la naissance du christianisme, sauf la différence de forme. Mais ceci importe peu; car il est sûr que, quand le fait rénovateur du monde reviendra, il ne ressemblera pas pour le mode de son accomplissement à celui qui a déjà eu lieu. Je suis avec attention l'étonnant mouvement enthousiaste qui la travaille en ce moment dans le Nord. M. Cousin vient de partir afin de l'étudier aussi de plus près. Je veux parler de Ronge et de Czerski, dont vous avez dû entendre parier. Dieu me pardonne de les aimer, même quand ils ne seraient pas purs: car ce que j'aime en eux, comme dans tous les autres hommes à qui je voue mon enthousiasme, c'est un certain type beau et moral que je m'en forme; c'est mon idéal que j'aime en eux. Maintenant sont-ils conformes à ce type? C'est ce qui m'importe assez peu.
Oui, cette Allemagne me ravit, moins dans sa partie scientifique que dans son esprit moral. La morale de Kant est bien supérieure à toute sa logique ou philosophie intellectuelle, et nos Français n'en ont pas dit un mot. Cela se comprend; nos hommes du jour n'ont pas de sens moral. La France me paraît de plus en plus un pays voué à la nullité pour le grand œuvre du renouvellement de la vie dans l'humanité. On n'y trouve qu'une orthodoxie sèche, anticritique, raide, inféconde, petite: type Saint-Sulpice; ou bien un niais creux et superficiel, plein d'affectation et d'exagération: le néo-catholicisme; ou bien enfin une philosophie sèche et sans cœur, revêche et méprisante: l'Université et son esprit. Jésus-Christ n'est nulle part. J'ai été tenté de croire qu'il nous viendrait de l'Allemagne; non que j'imagine que ce soit un individu, ce sera un esprit; et, quand nous disons Jésus-Christ, nous entendons, sans doute, désigner plutôt un certain esprit qu'un individu: c'est l'Évangile. Non que je croie aussi que cette apparition soit un renversement ou une découverte; Jésus-Christ n'a ni renversé ni découvert. Il faut être chrétien, mais on ne peut être orthodoxe. Il faut un christianisme pur. L'archevêque serait disposé à comprendre cela; il est capable de fonder le christianisme pur en France. J'imagine que l'une des suites du mouvement d'instruction et d'étude qui a lieu en France dans le clergé, sera de nous rationaliser un peu. D'abord, ils s'ennuieront de la scolastique; la scolastique jetée de côté, on changera la forme des idées, et puis on reconnaîtra l'impossibilité de l'explication orthodoxe de la Bible, etc., etc. Mais il y aura bataille. Car vos bonnes gens ont une verve de dogmatisme tout à fait tenace; et puis ils se donneront un certain vernis d'Athanases qui leur fera boucher les yeux et les oreilles. Mon Dieu! oui, je voudrais être là! Et je vais peut-être me couper les bras; car les prêtres feront beaucoup en ce moment; peut-être faudra-t-il être prêtre pour y pouvoir quelque chose; Ronge et Czerski étaient prêtres. J'ai lu une lettre de la mère de Czerski à son fils, où elle lui rappelle les sacrifices qu'elle a faits pour son éducation cléricale, et le supplie de rester fidèle au catholicisme. Mais peut-il le servir plus sincèrement qu'en se vouant à ce qu'il croit la vérité?
Ami, pardonnez-moi ce que je viens de vous dire. Ah! si vous connaissiez ma tête et mon cœur! Ne croyez pas que tout cela ait en moi une consistance dogmatique; non, je n'exclus rien. J'admets des contradictoires, au moins provisoirement. Eh! n'y a-t-il pas des états où il faut de force que l'individu et l'humanité posent sur l'instable. On n'y peut tenir, direz-vous, c'est une souffrance. Oui, mais qu'y faire? Il faut passer par là. Il a été nécessaire qu'à une époque on fût scientifiquement sceptique sur la morale, et pourtant, à cette époque, les hommes purs étaient et pouvaient être moraux, moyennant une contradiction. Les scolastiques se moqueraient de cela et triompheraient à montrer là un défaut de logique. En vérité, beau triomphe de montrer ce qui est clair! Ils veulent un état moral où tout soit rigoureusement formulé, et ils se contenteront d'un fond misérable, pourvu qu'on leur accorde cette forme à laquelle ils tiennent tant. Ils ne connaissent ni l'homme ni l'humanité tels qu'ils existent de fait.
Oui, mon ami, je crois encore: je prie, je dis le Pater avec délices. J'aime beaucoup à être dans les églises; la piété pure, simple, naïve me touche beaucoup dans mes moments lucides, quand je sens l'odeur de Dieu; j'ai même des accès de dévotion, j'en aurai toujours, je crois; car la piété à une valeur, ne fût-elle que psychologique. Elle nous moralise délicieusement et nous élève au-dessus des misérables soucis de l'utile; or là où finit l'utile commence le beau, Dieu, l'infini, et l'air pur qui vient de là est la vie.
Ils me prennent ici pour un bon petit séminariste, bien pieux et bien doux. Ma foi, ce n'est pas ma faute. Cela me peine quelquefois, car je crains d'y voir quelque chose qui ne soit pas vrai et droit; mais je ne feins rien, Dieu le sait; seulement je ne dis pas tout. Vaudrait-il mieux engager avec eux ces misérables controverses, où ils auraient l'avantage de soutenir le beau et le pur, et où j'aurais l'air de m'assimiler à ce qu'il y a de plus vil; car l'antichristianisme a, dans ce pays, une couleur si détestable, si basse, si dégoûtante, qu'en vérité il y aurait de quoi m'éloigner, ne fût-ce que par modestie naturelle. Et puis ils n'y entendraient rien. On ne trouve pas mauvais que je ne leur parle pas allemand. D'ailleurs, je vous l'ai dit, mon ami, telle est ma position intellectuelle, que je puis paraître telle chose à celui-ci, telle chose à celui-là, sans rien feindre, sans que l'un ni l'autre se trompe, grâce au joug de la contradiction dont je me suis débarrassé pour un temps.
Et puis savez-vous qu'il y a des moments où j'ai été à deux doigts d'un revirement complet, et où j'ai délibéré si je ne serais pas plus agréable à Dieu en coupant net, au point où j'en suis, le fil de mon examen, et en me reculant de deux ou trois ans! C'est que je ne vois plus en progressant la possibilité d'arriver au catholicisme; chaque pas m'en éloigne de plus en plus. Quoi qu'il en soit, l'alternative s'est présentée à moi très nettement: je ne puis plus revenir au catholicisme que par l'amputation d'une faculté, en stigmatisant définitivement ma raison et lui commandant pour toujours le silence respectueux, et même plus, le silence absolu. Oui, si je revenais, je cesserais ma vie d'étude et d'examen, persuadé qu'elle ne peut me mener qu'au mal, et je ne vivrais plus que de la vie mystique, telle que l'entendent les catholiques. Car, pour la vie banale, Dieu, je l'espère, m'en délivrera toujours. Le catholicisme suffit à toutes mes facultés, sauf ma raison critique; je n'espère pas pour l'avenir de satisfaction plus complète; il faut donc ou renoncer au catholicisme, ou amputer cette faculté. Cette opération est difficile et douloureuse; mais croyez bien que, si ma conscience morale ne s'y opposait pas, si Dieu venait ce soir me dire que cela lui est agréable, je le ferais. Vous ne me reconnaîtriez plus alors, je n'étudierais plus, et ne penserais plus critiquement, je serais un mystique déterminé. Croyez bien aussi qu'il faut que j'aie été rudement secoué pour m'arrêter à la possibilité d'une pareille hypothèse, qui se présente à moi plus affreuse que la mort. Mais je ne désespérerais pas d'y trouver une veine d'activité qui pût me suffire.
Et en pratique, que ferai-je? C'est avec un effroi indicible que je vois approcher la fin des vacances, époque où je devrai nécessairement traduire par les actes les plus décisifs l'état intérieur le plus indéterminé. C'est cette complication de l'extérieur et de l'intérieur qui fait le cruel de ma position. Tout ce souci m'ennuie, me distrait. Et puis je sens si bien que je n'entends rien à ces sortes de choses, que je n'y ferai que des sottises, que j'aurai à essuyer des risées et des rebuts. Je ne suis pas né chevalier d'industrie. Ils se moqueront de ma simplicité et me prendront pour un imbécile. Encore si j'étais sûr de moi! Mais si j'allais perdre par leur contact la pureté de mon cœur et ma conception de la vie? s'ils venaient à m'infecter de leur positivisme? Et quand je serais sûr de moi, serais-je sûr de l'extérieur, qui agit sur nous si fatalement? Et qui peut se connaître lui-même sans craindre sa faiblesse? En vérité, mon ami, n'est-il pas vrai que Dieu m'a joué un bien mauvais tour? Il semble qu'il ait déployé toutes ses voies pour m'envelopper de toutes parts; et il n'en fallait pas tant contre un pauvre enfant qui n'y voyait pas malice. N'importe, je l'aime, et je suis persuadé qu'il a tout fait pour mon bien, malgré la contradiction des faits. Il faut être optimiste pour l'individu comme pour l'humanité, malgré la perpétuelle opposition des faits isolés. C'est là qu'est le courage; il n'y a que moi qui puisse me faire du mal à moi-même.
Je pense souvent à vous, mon bon ami; vous devez être bien heureux. Un avenir favorable et déterminé s'ouvre devant vous; vous voyez le but, vous n'avez qu'à marcher vers lui… Vous aurez un avantage immense, un dogme rigoureusement formulé… Vous conserverez de la largeur; puissiez-vous ne jamais découvrir une désolante incompatibilité entre deux besoins de votre cœur et de votre esprit. Une cruelle option vous serait alors imposée. Quelque opinion que vous soyez obligé d'avoir de ma situation actuelle et de l'innocence de mon âme, conservez-moi du moins votre amitié. Des erreurs et même des fautes ne peuvent suffire pour la rompre. D'ailleurs, je le répète, j'ai confiance en votre largeur, et Dieu me garde de chercher à vous prouver qu'elle n'est pas orthodoxe; car je veux que vous la conserviez, et pourtant je veux aussi que vous soyez orthodoxe. Vous êtes presque le seul dépositaire de mes pensées les plus secrètes; au nom du ciel, montrez-moi de l'indulgence, et consentez encore à m'appeler votre frère. Quant à mon affection, mon bon ami, elle vous est acquise pour toujours…