Paris, 11 septembre 1846.
Je voudrais pouvoir commenter, ligne par ligne, votre lettre que je viens de recevoir, il y a une heure, et vous communiquer les réflexions qu'elle a fait naître en moi en mille sens divers. Mais d'impérieux travaux me l'interdisent. Je ne puis pourtant m'empêcher de jeter à la hâte sur le papier les principaux points sur lesquels il est important que, à l'heure même, nous nous entendions.
J'ai beaucoup souffert de vous entendre dire qu'il y a désormais un abîme entre vos croyances et les miennes. Non, mon cher; nous croyons les mêmes choses, vous sous une forme, moi sous une autre. Les orthodoxes sont trop concrets; ils tiennent à des faits, à des riens, à des minuties. Rappelez-vous cette définition que donnait du christianisme ce proconsul (ni fallor) dont il est parlé dans les Actes: «Il s'agit d'un certain Jésus. Paul dit qu'il est en vie, les autres disent qu'il est mort.» Prenez garde de ramener la question à de si misérables termes. Que peut faire, je vous le demande, à la valeur morale d'un homme la croyance à tel fait, ou plutôt la manière d'apprécier et de critiquer tel fait? Oh! que Jésus était bien plus philosophe! Il n'a pas été dépassé; mais l'Église, de bonne foi, l'a été.
Vous me direz: «Dieu veut que l'on croie ces petites choses, puisqu'il les a révélées.» Prouvez-le; là est mon fort. Je n'aime pas la méthode par objections. Mais vous n'avez pas une preuve qui tienne devant la critique psychologique ou historique. Jésus seul tient. Mais il est pour moi comme pour vous. Pour être platonicien, fallait-il adorer Platon et croire toutes ses paroles?
Je ne trouve pas, dans la classe des hommes qui ont écrit, des gens plus sots que tous vos apologistes modernes: esprits plats, têtes sans critique. Il en est d'autres plus fins, mais ils n'abordent pas la question.
Vous me direz, comme j'entendais dire au séminaire: «Ne jugez pas l'intrinsèque des preuves par la petite manière dont elles sont présentées. Nous n'avons pas de vigoureux hommes, mais nous pourrions en avoir: cela ne fait rien à la vérité intrinsèque.» Je réponds: 1° une bonne preuve, surtout en critique historique, est toujours bonne, de quelque manière qu'elle soit présentée; 2° si la cause était absolument la vraie, elle aurait de meilleurs défenseurs. Je classe ainsi les orthodoxes:
1. Esprits vifs, non dénués de finesse, mais superficiels. Ceux-là se défendent mieux; mais l'orthodoxie rejette leur système de défense, ils ne comptent donc plus.
2. Esprits déprimés, vieux radoteurs… Ceux-ci sont les stricts orthodoxes.
3. Ceux qui ne croient que par le cœur, comme des enfants, sans entrer dans tout cet attirail apologétique. Oh! ceux-ci, je les aime, j'en conçois un ravissant idéal; mais nous sommes en critique, ils ne comptent pas. En morale, je fraterniserais avec eux.
D'autres ne se définissent pas, sont incrédules sans le savoir: l'incrédulité est dans leurs principes, mais ils ne les poussent pas à bout… D'autres croient en rhéteurs, parce que les auteurs auxquels ils ont voué un culte ont été de cette opinion: sorte de religion classique, littéraire. Ils croient au christianisme comme les sophistes de la décadence croyaient au paganisme.—Je regrette de n'avoir pas le temps d'achever et de mettre en ordre cette classification.