Le mois de mai, où tombait la fête de ce saint excellent, n'était qu'une suite de processions au minihi; les paroisses, précédées de leurs croix processionnelles, se rencontraient sur les chemins; on faisait alors embrasser les croix en signe d'alliance. La veille de la fête, le peuple se réunissait le soir dans l'église, et, à minuit, le saint étendait le bras pour bénir l'assistance prosternée. Mais, s'il y avait dans la foule un seul incrédule qui levât les yeux pour voir si le miracle était réel, le saint, justement blessé de ce soupçon, ne bougeait pas, et, par la faute du mécréant, personne n'était béni.
Un clergé sérieux, désintéressé, honnête, veillait à la conservation de ces croyances avec assez d'habileté pour ne pas les affaiblir et néanmoins pour ne pas trop s'y compromettre. Ces dignes prêtres ont été mes premiers précepteurs spirituels, et je leur dois ce qu'il peut y avoir de bon en moi. Toutes leurs paroles me semblaient des oracles; j'avais un tel respect pour eux, que je n'eus jamais un doute sur ce qu'ils me dirent avant l'âge de seize ans, quand je vins à Paris. J'ai eu depuis des maîtres autrement brillants et sagaces; je n'en ai pas eu de plus vénérables, et voilà ce qui cause souvent des dissidences entre moi et quelques-uns de mes amis. J'ai eu le bonheur de connaître la vertu absolue; je sais ce que c'est que la foi, et, bien que plus tard j'aie reconnu qu'une grande part d'ironie a été cachée par le séducteur suprême dans nos plus saintes illusions, j'ai gardé de ce vieux temps de précieuses expériences. Au fond, je sens que ma vie est toujours gouvernée par une foi que je n'ai plus. La foi a cela de particulier que, disparue, elle agit encore. La grâce survit par l'habitude au sentiment vivant qu'on en a eu. On continue de faire machinalement ce qu'on faisait d'abord en esprit et en vérité. Après qu'Orphée, ayant perdu son idéal, eut été mis en pièces par les ménades, sa lyre ne savait toujours dire que «Eurydice! Eurydice!»
La règle des mœurs était le point sur lequel ces bons prêtres insistaient le plus, et ils en avaient le droit par leur conduite irréprochable. Leurs sermons sur ce sujet me faisaient une impression profonde, qui a suffi à me rendre chaste durant toute ma jeunesse. Ces prédications avaient quelque chose de solennel qui m'étonnait. Les traits s'en sont empreints si profondément dans mon cerveau, que je ne me les rappelle pas sans une sorte de terreur. Tantôt c'était l'exemple de Jonathas mourant pour avoir mangé un peu de miel: Gustans gustavi paululum mellis, et ecce morior. Cela me faisait faire des réflexions sans fin. Qu'était-ce que ce peu de miel qui fait mourir? Le prédicateur se gardait de le dire, et accentuait son effet par ces mots mystérieux: Tetigisse periisse, dits d'un ton profond et larmoyant. D'autres fois, le texte était ce passage de Jérémie: Mors ascendit per fenestras, qui m'intriguait encore beaucoup plus. Cette mort qui monte par les fenêtres, ces ailes de papillon que l'on souille dès qu'on les touche, qu'est-ce que cela pouvait être? Le prédicateur, en parlant ainsi, avait le front plissé, le regard au ciel. Ce qui mettait le comble à mes préoccupations était un endroit de la Vie de je ne sais quel saint personnage du XVIIe siècle, lequel comparait les femmes à des armes à feu qui blessent de loin. Pour le coup, je n'en revenais pas; je faisais les plus folles hypothèses pour imaginer comment une femme peut ressembler à un pistolet. Quoi de plus incohérent? La femme blesse de loin, et voilà que d'autres fois on est perdu pour la toucher. C'était à n'y rien comprendre. Pour sortir de ces embarras insolubles, je m'enfonçais dans l'étude avec rage, et je n'y pensais plus.
Dans la bouche de personnes en qui j'avais une confiance absolue, ces saintes inepties prenaient une autorité qui me saisissait jusqu'au fond de mon être. Maintenant, avec ma pauvre âme déveloutée de cinquante ans[3], cette impression dure encore. La comparaison des armes à feu surtout me rendait extrêmement réservé. Il m'a fallu des années et presque les approches de la vieillesse pour voir que cela aussi est vanité, et que l'Ecclésiaste seul fut un sage quand il dit: «Va donc, mange ton pain en joie avec la femme que tu as une fois aimée.» Mes idées à cet égard survécurent à mes croyances religieuses, et c'est ce qui me préserva de la choquante inconvenance qu'il y aurait eue, si l'on avait pu prétendre que j'avais quitté le séminaire pour d'autres raisons que celles de la philologie. L'éternel lieu commun: «Où est la femme?» par lequel les laïques croient expliquer tous les cas de ce genre, est quelque chose de fade, qui porte à sourire ceux qui connaissent les choses comme elles sont.
Mon enfance s'écoulait dans cette grande école de foi et de respect. La liberté, où tant d'étourdis se trouvent portés du premier bond, fut pour moi une acquisition lente. Je n'arrivai au point d'émancipation que tant de gens atteignent sans aucun effort de réflexion qu'après avoir traversé toute l'exégèse allemande. Il me fallut six années de méditation et de travail forcené pour voir que mes maîtres n'étaient pas infaillibles. Le plus grand chagrin de ma vie a été, en entrant dans cette nouvelle voie, de contrister ces maîtres vénérés; mais j'ai la certitude absolue que j'avais raison, et que la peine qu'ils éprouvèrent fut la conséquence de ce qu'il y avait de respectablement borné dans leur manière d'envisager l'univers.
II
L'éducation que ces bons prêtres me donnaient était aussi peu littéraire que possible. Nous faisions beaucoup de vers latins; mais on n'admettait pas que, depuis le poème de la Religion de Racine le fils, il y eût aucune poésie française. Le nom de Lamartine n'était prononcé qu'avec ricanement; l'existence de Victor Hugo était inconnue. Faire des vers français passait pour un exercice des plus dangereux et eût entraîné l'exclusion. De là vient en partie mon inaptitude à laisser ma pensée se gouverner par la rime, inaptitude que j'ai depuis bien vivement regrettée; car souvent le mouvement et le rythme me viennent en vers; mais une invincible association d'idées me fait écarter l'assonance, que l'on m'avait habitué à regarder comme un défaut, et pour laquelle mes maîtres m'inspiraient une sorte de crainte. Les études d'histoire et de sciences naturelles étaient également nulles. En revanche, on nous faisait pousser assez loin l'étude des mathématiques. J'y apportais une extrême passion; ces combinaisons abstraites me faisaient rêver jour et nuit. Notre professeur, l'excellent abbé Duchesne, nous donnait des soins particuliers, à moi et à mon émule et ami de cœur, Guyomar, singulièrement doué pour ces études. Nous revenions toujours ensemble du collège. Notre chemin le plus court était de prendre par la place, et nous étions trop consciencieux pour nous écarter d'un pas de l'itinéraire qui était rationnellement indiqué; mais, quand nous avions eu en composition quelque curieux problème, nos discussions se prolongeaient bien au delà de la classe, et alors nous revenions par l'hôpital général. Il y avait de ce côté de grandes portes cochères, toujours fermées, sur lesquelles nous tracions nos figures et nos calculs avec de la craie; les traces s'en voient peut-être encore; car ces portes appartenaient à de grands couvents, et, dans ces sortes de maisons, l'on ne change jamais rien.
L'hôpital général, ainsi nommé parce que la maladie, la vieillesse et la misère s'y donnaient rendez-vous, était un bâtiment énorme, couvrant, comme toutes les vieilles constructions, beaucoup d'espace pour loger peu de monde. Devant la porte était un petit auvent, où se réunissaient, quand il faisait beau, les convalescents et les bien portants. L'hospice, en effet, ne contenait pas seulement des malades; il comprenait aussi des pauvres, remis à la charité publique, et même des pensionnaires, qui, pour un capital insignifiant, y vivaient chétivement, mais sans souci. Toute cette compagnie venait, à chaque rayon de soleil, à l'ombre de l'auvent, s'asseoir sur de vieilles chaises de paille. C'était l'endroit le plus vivant de la petite ville. En passant, Guyomar et moi, nous saluions et l'on nous saluait; car, quoique très jeunes, nous étions déjà censés clercs. Cela nous paraissait naturel; une seule chose excitait notre surprise. Bien que nous fussions trop inexpérimentés pour rien voir de ce qui suppose la connaissance de la vie, il y avait parmi les pauvres de l'hôpital une personne devant laquelle nous ne passions jamais sans quelque étonnement.
C'était une vieille fille de quarante-cinq ans, coiffée d'une large capote d'une forme impossible à classer. D'ordinaire, elle était à peu près immobile, l'air sombre, égaré, l'œil terne et fixe. En nous apercevant, cet œil mort s'animait. Elle nous suivait d'un regard étrange, tantôt doux et triste, tantôt dur et presque féroce. En nous retournant, nous lui trouvions l'air cruel et irrité. Nous nous regardions sans rien comprendre. Cela interrompait nos conversations, et jetait un nuage sur notre gaieté. Elle ne nous faisait pas précisément peur; elle passait pour folle; or les fous n'étaient pas alors traités de la manière cruelle que les habitudes administratives ont depuis inventée. Loin de les séquestrer, on les laissait vaguer tout le jour. Tréguier a d'ordinaire beaucoup de fous; comme toutes les races du rêve, qui s'usent à la poursuite de l'idéal, les Bretons de ces parages, quand ils ne sont pas maintenus par une volonté énergique, s'abandonnent trop facilement à un état intermédiaire entre l'ivresse et la folie, qui n'est souvent que l'erreur d'un cœur inassouvi. Ces fous inoffensifs, échelonnés à tous les degrés de l'aliénation mentale, étaient une sorte d'institution, une chose municipale. On disait «nos fous», comme, à Venise, on disait «nostre carampane.» On les rencontrait presque partout; ils vous saluaient, vous accueillaient de quelque plaisanterie nauséabonde, qui tout de même faisait sourire. On les aimait, et ils rendaient des services. Je me souviendrai toujours du bon fou Brian, qui s'imaginait être prêtre, passait une partie du jour à l'église, imitant les cérémonies de la messe. La cathédrale était pleine tout l'après-midi d'un murmure nasillard; c'était la prière du pauvre fou, qui en valait bien une autre. On avait le bon goût et le bon sens de le laisser faire et de ne pas établir de frivoles distinctions entre les simples et les humbles qui viennent s'agenouiller devant Dieu.
La folle de l'hôpital général, par sa mélancolie obstinée, n'avait pas cette popularité. Elle ne parlait à personne, personne ne songeait à elle, son histoire était évidemment oubliée. Elle ne nous dit jamais un seul mot; mais cet œil fauve et hagard nous frappait profondément, nous troublait. J'avais souvent pensé depuis à cette énigme sans arriver à me l'expliquer. J'en eus la clef il y a huit ans, quand ma mère, arrivée à quatre-vingt-cinq ans sans infirmités, fut atteinte d'une maladie cruelle, qui la mina lentement.