On sait que chacun des quatre évangiles porte en tête le nom d'un personnage connu soit dans l'histoire apostolique, soit dans l'histoire évangélique elle-même. Ces quatre personnages ne nous sont pas donnés rigoureusement comme des auteurs. Les formules «selon Matthieu,» «selon Marc,» «selon Luc,» «selon Jean,» n'impliquent pas que, dans la plus vieille opinion, ces récits eussent été écrits d'un bout à l'autre par Matthieu, par Marc, par Luc, par Jean[15]; elles signifient seulement que c'étaient là les traditions provenant de chacun de ces apôtres et se couvrant de leur autorité. Il est clair que si ces titres sont exacts, les évangiles, sans cesser d'être en partie légendaires, prennent une haute valeur, puisqu'ils nous font remonter au demi-siècle qui suivit la mort de Jésus, et même, dans deux cas, aux témoins oculaires de ses actions.

Pour Luc d'abord, le doute n'est guère possible. L'évangile de Luc est une composition régulière, fondée sur des documents antérieurs[16]. C'est l'œuvre d'un homme qui choisit, élague, combine. L'auteur de cet évangile est certainement le même que celui des Actes des Apôtres[17]. Or, l'auteur des Actes est un compagnon de saint Paul[18], titre qui convient parfaitement à Luc[19]. Je sais que plus d'une objection peut être opposée à ce raisonnement; mais une chose au moins est hors de doute, c'est que l'auteur du troisième évangile et des Actes est un homme de la seconde génération apostolique, et cela suffit à notre objet. La date de cet évangile peut d'ailleurs être déterminée avec beaucoup de précision par des considérations tirées du livre lui-même. Le chapitre XXI de Luc, inséparable du reste de l'ouvrage, a été écrit certainement après le siège de Jérusalem, mais peu de temps après[20]. Nous sommes donc ici sur un terrain solide; car il s'agit d'un ouvrage écrit tout entier de la même main et de la plus parfaite unité.

Les évangiles de Matthieu et de Marc n'ont pas, à beaucoup près, le même cachet individuel. Ce sont des compositions impersonnelles, où l'auteur disparaît totalement. Un nom propre écrit en tête de ces sortes d'ouvrages ne dit pas grand'chose. Mais si l'évangile de Luc est daté, ceux de Matthieu et de Marc le sont aussi; car il est certain que le troisième évangile est postérieur aux deux premiers, et offre le caractère d'une rédaction bien plus avancée. Nous avons d'ailleurs, à cet égard, un témoignage capital de la première moitié du IIe siècle. Il est de Papias, évêque d'Hiérapolis, homme grave, homme de tradition, qui fut attentif toute sa vie à recueillir ce qu'on pouvait savoir de la personne de Jésus[21]. Après avoir déclaré qu'en pareille matière il préfère la tradition orale aux livres, Papias mentionne deux écrits sur les actes et les paroles du Christ: 1° un écrit de Marc, interprète de l'apôtre Pierre, écrit court, incomplet, non rangé par ordre chronologique, comprenant des récits et des discours (λεχθεντα η πραχθεντα), composé d'après les renseignements et les souvenirs de l'apôtre Pierre; 2° un recueil de sentences (λογια) écrit en hébreu[22] par Matthieu, «et que chacun a traduit comme il a pu.» Il est certain que ces deux descriptions répondent assez bien à la physionomie générale des deux livres appelés maintenant «Évangile selon Matthieu,» «Évangile selon Marc,» le premier caractérisé par ses longs discours, le second surtout anecdotique, beaucoup plus exact que le premier sur les petits faits, bref jusqu'à la sécheresse, pauvre en discours, assez mal composé. Que ces deux ouvrages tels que nous les lisons soient absolument semblables à ceux que lisait Papias, cela n'est pas soutenable; d'abord, parce que l'écrit de Matthieu pour Papias se composait uniquement de discours en hébreu, dont il circulait des traductions assez diverses, et en second lieu, parce que l'écrit de Marc et celui de Matthieu étaient pour lui profondément distincts, rédigés sans aucune entente, et, ce semble, dans des langues différentes. Or, dans l'état actuel des textes, l'Évangile selon Matthieu et l'Évangile selon Marc offrent des parties parallèles si longues et si parfaitement identiques qu'il faut supposer, ou que le rédacteur définitif du premier avait le second sous les yeux, ou que le rédacteur définitif du second avait le premier sous les yeux, ou que tous deux ont copié le même prototype. Ce qui paraît le plus vraisemblable, c'est que, ni pour Matthieu, ni pour Marc, nous n'avons les rédactions tout à fait originales; que nos deux premiers évangiles sont déjà des arrangements, où l'on a cherché à remplir les lacunes d'un texte par un autre. Chacun voulait, en effet, posséder un exemplaire complet. Celui qui n'avait dans son exemplaire que des discours voulait avoir des récits, et réciproquement. C'est ainsi que «l'Évangile selon Matthieu» se trouva avoir englobé presque toutes les anecdotes de Marc, et que «l'Évangile selon Marc» contient aujourd'hui une foule de traits qui viennent des Logia de Matthieu. Chacun, d'ailleurs, puisait largement dans la tradition évangélique se continuant autour de lui. Cette tradition est si loin d'avoir été épuisée par les évangiles que les Actes des apôtres et les Pères les plus anciens citent plusieurs paroles de Jésus qui paraissent authentiques et qui ne se trouvent pas dans les évangiles que nous possédons.

Il importe peu à notre objet actuel de pousser plus loin cette délicate analyse, d'essayer de reconstruire en quelque sorte, d'une part, les Logia originaux de Matthieu; de l'autre, le récit primitif tel qu'il sortit de la plume de Marc. Les Logia nous sont sans doute représentés par les grands discours de Jésus qui remplissent une partie considérable du premier évangile. Ces discours forment, en effet, quand on les détache du reste, un tout assez complet. Quant aux récits du premier et du deuxième évangile, ils semblent avoir pour base un document commun dont le texte se retrouve tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, et dont le deuxième évangile, tel que nous le lisons aujourd'hui, n'est qu'une reproduction peu modifiée. En d'autres termes, le système de la vie de Jésus chez les synoptiques repose sur deux documents originaux: 1° les discours de Jésus recueillis par l'apôtre Matthieu; 2° le recueil d'anecdotes et de renseignements personnels que Marc écrivit d'après les souvenirs de Pierre. On peut dire que nous avons encore ces deux documents, mêlés à des renseignements d'autre provenance, dans les deux premiers évangiles, qui portent non sans raison le nom d'«Évangile selon Matthieu» et d'«Évangile selon Marc.»

Ce qui est indubitable, en tous cas, c'est que de très-bonne heure on mit par écrit les discours de Jésus en langue araméenne, que de bonne heure aussi on écrivit ses actions remarquables. Ce n'étaient pas là des textes arrêtés et fixés dogmatiquement. Outre les évangiles qui nous sont parvenus, il y en eut une foule d'autres prétendant représenter la tradition des témoins oculaires[23]. On attachait peu d'importance à ces écrits, et les conservateurs, tels que Papias, y préféraient hautement la tradition orale[24]. Comme on croyait encore le monde près de finir, on se souciait peu de composer des livres pour l'avenir; il s'agissait seulement de garder en son cœur l'image vive de celui qu'on espérait bientôt revoir dans les nues. De là le peu d'autorité dont jouissent durant cent cinquante ans les textes évangéliques. On ne se faisait nul scrupule d'y insérer des additions, de les combiner diversement, de les compléter les uns par les autres. Le pauvre homme qui n'a qu'un livre veut qu'il contienne tout ce qui lui va au cœur. On se prêtait ces petits livrets; chacun transcrivait à la marge de son exemplaire les mots, les paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le touchaient[25]. La plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une élaboration obscure et complètement populaire. Aucune rédaction n'avait de valeur absolue. Justin, qui fait souvent appel à ce qu'il nomme «les mémoires des apôtres[26],» avait sous les yeux un état des documents évangéliques assez différent de celui que nous avons; en tous cas, il ne se donne aucun souci de les alléguer textuellement. Les citations évangéliques, dans les écrits pseudo-clémentins d'origine ébionite, présentent le même caractère. L'esprit était tout; la lettre n'était rien. C'est quand la tradition s'affaiblit dans la seconde moitié du IIe siècle que les textes portant des noms d'apôtres prennent une autorité décisive et obtiennent force de loi.

Qui ne voit le prix de documents ainsi composés des souvenirs attendris, des récits naïfs des deux premières générations chrétiennes, pleines encore de la forte impression que l'illustre fondateur avait produite, et qui semble lui avoir longtemps survécu? Ajoutons que les évangiles dont il s'agit semblent provenir de celle des branches de la famille chrétienne qui touchait le plus près à Jésus. Le dernier travail de rédaction, au moins du texte qui porte, le nom de Matthieu, paraît avoir été fait dans l'un des pays situés au nord-est de la Palestine, tels que la Gaulonitide, le Hauran, la Batanée, où beaucoup de chrétiens se réfugièrent à l'époque de la guerre des Romains, où l'on trouvait encore au IIe siècle des parents de Jésus[27], et où la première direction galiléenne se conserva plus longtemps qu'ailleurs.

Jusqu'à présent nous n'avons parlé que des trois évangiles dits synoptiques. Il nous reste à parler du quatrième, de celui qui porte le nom de Jean. Ici les doutes sont beaucoup plus fondés, et la question moins près d'une solution. Papias, qui se rattachait à l'école de Jean, et qui, s'il n'avait pas été son auditeur, comme le veut Irénée, avait beaucoup fréquenté ses disciples immédiats, entre autres Aristion et celui qu'on appelait Presbyteros Joannes, Papias, qui avait recueilli avec passion les récits oraux de cet Aristion et de Presbyteros Joannes, ne dit pas un mot d'une «Vie de Jésus» écrite par Jean. Si une telle mention se fût trouvée dans son ouvrage, Eusèbe, qui relève chez lui tout ce qui sert à l'histoire littéraire du siècle apostolique, en eût sans aucun doute fait la remarque. Les difficultés intrinsèques tirées de la lecture du quatrième évangile lui-même ne sont pas moins fortes. Comment, à côté de renseignements précis et qui sentent si bien le témoin oculaire, trouve-t-on ces discours totalement différents de ceux de Matthieu? Comment, à côté d'un plan général de la vie de Jésus, qui paraît bien plus satisfaisant et plus exact que celui des synoptiques, ces passages singuliers où l'on sent un intérêt dogmatique propre au rédacteur, des idées fort étrangères à Jésus, et parfois des indices qui mettent en garde contre la bonne foi du narrateur? Comment enfin, à côté des vues les plus pures, les plus justes, les plus vraiment évangéliques, ces taches où l'on aime à voir des interpolations d'un ardent sectaire? Est-ce bien Jean, fils de Zébédée, le frère de Jacques (dont il n'est pas question une seule fois dans le quatrième évangile), qui a pu écrire en grec ces leçons de métaphysique abstraite, dont ni les synoptiques ni le Talmud ne présentent l'analogue? Tout cela est grave, et, pour moi, je n'ose être assuré que le quatrième évangile ait été écrit tout entier de la plume d'un ancien pêcheur galiléen. Mais qu'en somme cet évangile soit sorti, vers la fin du premier siècle, de la grande école d'Asie-Mineure, qui se rattachait à Jean, qu'il nous représente une version de la vie du maître, digne d'être prise en haute considération et souvent d'être préférée, c'est ce qui est démontré, et par des témoignages extérieurs et par l'examen du document lui-même, d'une façon qui ne laisse rien à désirer.

Et d'abord, personne ne doute que, vers l'an 150, le quatrième évangile n'existât et ne fût attribué à Jean. Des textes formels de saint Justin[28], d'Athénagore[29], de Tatien[30], de Théophile d'Antioche[31], d'Irénée[32], montrent dès lors cet Évangile mêlé à toutes les controverses et servant de pierre angulaire au développement du dogme. Irénée est formel; or, Irénée sortait de l'école de Jean, et, entre lui et l'apôtre, il n'y avait que Polycarpe. Le rôle de notre évangile dans le gnosticisme, et en particulier dans le système de Valentin[33], dans le montanisme[34] et dans la querelle des quartodécimans[35], n'est pas moins décisif. L'école de Jean est celle dont on aperçoit le mieux la suite durant le IIe siècle; or, cette école ne s'explique pas si l'on ne place le quatrième évangile à son berceau même. Ajoutons que la première épître attribuée à saint Jean est certainement du même auteur que le quatrième évangile[36]; or, l'épître est reconnue comme de Jean par Polycarpe[37], Papias[38], Irénée[39].

Mais c'est surtout la lecture de l'ouvrage qui est de nature à faire impression. L'auteur y parle toujours comme témoin oculaire; il veut se faire passer pour l'apôtre Jean. Si donc cet ouvrage n'est pas réellement de l'apôtre, il faut admettre une supercherie que l'auteur s'avouait à lui-même. Or, quoique les idées du temps en fait de bonne foi littéraire différassent essentiellement des nôtres, on n'a pas d'exemple dans le monde apostolique d'un faux de ce genre. Non-seulement, du reste, l'auteur veut se faire passer pour l'apôtre Jean, mais on voit clairement qu'il écrit dans l'intérêt de cet apôtre. A chaque page se trahit l'intention de fortifier son autorité, de montrer qu'il a été le préféré de Jésus[40], que dans toutes les circonstances solennelles (à la Cène, au Calvaire, au tombeau) il a tenu la première place. Les relations, en somme fraternelles, quoique n'excluant pas une certaine rivalité, de l'auteur avec Pierre[41], sa haine au contraire contre Judas[42], haine antérieure peut-être à la trahison, semblent percer ça et là. On est tenté de croire que Jean, dans sa vieillesse, ayant lu les récits évangéliques qui circulaient, d'une part, y remarqua diverses inexactitudes[43], de l'autre, fut froissé de voir qu'on ne lui accordait pas dans l'histoire du Christ une assez grande place; qu'alors il commença à dicter une foule de choses qu'il savait mieux que les autres, avec l'intention de montrer que, dans beaucoup de cas où on ne parlait que de Pierre, il avait figuré avec et avant lui[44]. Déjà, du vivant de Jésus, ces légers sentiments de jalousie s'étaient trahis entre les fils de Zébédée et les autres disciples[45]. Depuis la mort de Jacques, son frère, Jean restait seul héritier des souvenirs intimes dont ces deux apôtres, de l'aveu de tous, étaient dépositaires. De là sa perpétuelle attention à rappeler qu'il est le dernier survivant des témoins oculaires[46], et le plaisir qu'il prend à raconter des circonstances que lui seul pouvait connaître. De là, tant de petits traits de précision qui semblent comme des scolies d'un annotateur: «Il était six heures;» «il était nuit;» «cet homme s'appelait Malchus;» «ils avaient allumé un réchaud, car il faisait froid;» «cette tunique était sans couture.» De là, enfin, le désordre de la rédaction, l'irrégularité de la marche, le décousu des premiers chapitres; autant de traits inexplicables dans la supposition où notre évangile ne serait qu'une thèse de théologie sans valeur historique, et qui, au contraire, se comprennent parfaitement, si l'on y voit, conformément à la tradition, des souvenirs de vieillard, tantôt d'une prodigieuse fraîcheur, tantôt ayant subi d'étranges altérations.

Une distinction capitale, en effet, doit être faite dans l'évangile de Jean. D'une part, cet évangile nous présente un canevas de la vie de Jésus qui diffère considérablement de celui des synoptiques. De l'autre, il met dans la bouche de Jésus des discours dont le ton, le style, les allures, les doctrines n'ont rien de commun avec les Logia rapportés par les synoptiques. Sous ce second rapport, la différence est telle qu'il faut faire son choix d'une manière tranchée. Si Jésus parlait comme le veut Matthieu, il n'a pu parler comme le veut Jean. Entre les deux autorités, aucun critique n'a hésité, ni n'hésitera. A mille lieues du ton simple, désintéressé, impersonnel des synoptiques, l'évangile de Jean montre sans cesse les préoccupations de l'apologiste, les arrière-pensées du sectaire, l'intention de prouver une thèse et de convaincre des adversaires[47]. Ce n'est pas par des tirades prétentieuses, lourdes, mal écrites, disant peu de chose au sens moral, que Jésus a fondé son œuvre divine. Quand même Papias ne nous apprendrait pas que Matthieu écrivit les sentences de Jésus dans leur langue originale, le naturel, l'ineffable vérité, le charme sans pareil des discours synoptiques, le tour profondément hébraïque de ces discours, les analogies qu'ils présentent avec les sentences des docteurs juifs du même temps, leur parfaite harmonie avec la nature de la Galilée, tous ces caractères, si on les rapproche de la gnose obscure, de la métaphysique contournée qui remplit les discours de Jean, parleraient assez haut. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait dans les discours de Jean d'admirables éclairs; des traits qui viennent vraiment de Jésus[48]. Mais le ton mystique de ces discours ne répond en rien au caractère de l'éloquence de Jésus telle qu'on se la figure d'après les synoptiques. Un nouvel esprit a soufflé; la gnose est déjà commencée; l'ère galiléenne du royaume de Dieu est finie; l'espérance de la prochaine venue du Christ s'éloigne; on entre dans les aridités de la métaphysique, dans les ténèbres du dogme abstrait. L'esprit de Jésus n'est pas là, et si le fils de Zébédée a vraiment tracé ces pages, il avait certes bien oublié en les écrivant le lac de Génésareth et les charmants entretiens qu'il avait entendus sur ses bords.