Enfin, par l'embryologie comparée nous nous convaincrons que ces Métazoaires, les plus simples, proviennent par gastrulation des Blastéadés, c'est-à-dire de sphères creuses dont la paroi était formée par une simple couche cellulaire, le blastoderme; et cette science nous apprend en même temps, à comprendre, avec l'aide de la loi fondamentale biogénétique, comment ces cénobies de Protozoaires proviennent d'animaux primitifs monocellulaires, des plus simples.

L'interprétation critique de ces diverses formes embryonnaires, dont on peut suivre la filiation immédiate par l'observation microscopique, nous fournit, au moyen de la loi fondamentale biogénétique, les aperçus les plus importants sur les stades principaux de la phylogénie de notre vie psychique; nous en pouvons distinguer huit: 1. Protozoaires monocellulaires avec une simple âme cellulaire: Infusoires; 2. Protozoaires pluricellulaires avec une âme cénobiale: Catallactes; 3. Premiers Métazoaires avec une âme épithéliale: Platodariés; 4. Ancêtres invertébrés avec un simple ganglion cérébroïde: Vers; 5. Vertébrés acrâniens avec un simple canal médullaire sans cerveau: Acraniotes; 6. Crâniotes avec un cerveau (formé par cinq vésicules cérébrales): Crâniotes; 7. Mammifères avec développement proéminent de l'écorce cérébrale des hémisphères: Placentaliens; 8. Singes anthropoïdes supérieurs et homme, avec des organes de la pensée (dans le cerveau proprement dit): Anthropomorphes. Dans ces huit groupes historiques de la phylogénie de l'âme humaine, on peut encore distinguer, avec plus ou moins de clarté, un certain nombre de stades évolutifs secondaires. Bien entendu, quand il s'agit de leur reconstruction, nous sommes réduits aux témoignages très incomplets de la psychologie empirique, que nous fournissent l'anatomie et la physiologie comparées de la faune actuelle. Comme des Crâniotes du sixième stade, et même des vrais Poissons se trouvent déjà à l'état fossile dans le système silurien, nous sommes bien forcés d'admettre que les ancêtres des cinq stades précédents (qui n'ont pu parvenir à se fossiliser!) ont évolué à une époque antérieure, pendant la période présilurienne.

I. L'âme cellulaire (Cytopsyche); premier des stades principaux de la psychogénèse phylétique.—Les premiers ancêtres de l'homme, comme de tous les autres animaux, étaient des animaux primitifs monocellulaires (Protozoaires). Cette hypothèse fondamentale de la phylogénie rationnelle se déduit, en vertu de la grande loi biogénétique, de ce fait embryologique bien connu, que tout homme, comme tout autre Métazoaire (tout «animal à tissus», pluricellulaire), est, au début de son existence individuelle, une simple cellule, la cellule souche (cytula) ou «ovule fécondé». Comme celle-ci, depuis le premier moment, a été animée, ainsi faut-il admettre qu'il en a été pour cette forme ancestrale monocellulaire qui, dans la série des premiers ancêtres de l'homme, a été représentée par toute une suite de Protozoaires différents.

Nous sommes renseignés sur l'activité psychique de ces organismes monocellulaires par la physiologie comparée des Protistes encore vivants aujourd'hui; tant, d'une part, l'observation exacte, que de l'autre, l'expérimentation bien conduite, nous ont ouvert, durant la seconde moitié du XIXe siècle, un nouveau domaine fécond en phénomènes du plus haut intérêt. Le meilleur exposé en a été donné en 1889 par Max Verworn, dans ses profondes Etudes, appuyées sur des expériences personnelles, études sur la Psychophysiologie des Protistes. Les quelques observations antérieures sur la «vie psychique des Protistes» sont réunies à ces études. Verworn a acquis la ferme conviction que, chez tous les Protistes, les processus psychiques sont encore inconscients, que ceux de la sensation et du mouvement se confondent encore ici avec les processus vitaux moléculaires du plasma lui-même, et que les causes premières en doivent être cherchées dans les propriétés des molécules de plasma (des plastidules).

«Les processus psychiques, chez les Protistes, forment ainsi le pont qui réunit les processus chimiques de la nature inorganique à la vie psychique des animaux supérieurs; ils représentent l'embryon des phénomènes psychiques les plus élevés, qu'on observe chez les Métazoaires et chez l'homme».

Les observations soigneuses et les nombreuses expériences de Verworn, jointes à celles de W. Engelmann, W. Preyer, R. Hertwig et autres savants adonnés à l'étude des Protistes, fournissent une preuve concluante à ma théorie moniste de l'âme cellulaire (1866). M'appuyant sur des recherches poursuivies pendant de longues années sur divers Protistes, surtout des Rhizopodes et des Infusoires, j'avais déjà, il y a 33 ans, formulé cette affirmation que toute cellule vivante possède des propriétés psychiques et que, par suite, la vie psychique des plantes et des animaux pluricellulaires n'est que le résultat des fonctions psychiques des cellules composant leur corps. Dans les groupes inférieurs (par exemple les algues et les éponges) toutes les cellules du corps y contribuent pour une part égale (ou avec de très petites différences); au contraire, dans les groupes supérieurs, en vertu de la loi de la division du travail, ce rôle n'incombe qu'à une partie des cellules, les élues, les «cellules psychiques». Les conséquences de cette psychologie cellulaire, de la plus haute importance, ont été exposées en partie (1876) dans mon travail sur la «Périgenèse des plastidules», en partie enfin (1877) dans mon discours de Münich sur «la Théorie de l'évolution actuelle dans son rapport avec l'ensemble de la science». On en trouvera un exposé plus populaire dans mes deux conférences de Vienne (1878), sur «l'Origine et l'évolution des instruments sensoriels» et sur «l'Ame cellulaire et la cellule psychique»[31].

La simple âme cellulaire présente déjà, d'ailleurs, au sein du groupe des Protistes, une longue suite de stades évolutifs, depuis des états d'âme primitifs, très simples jusqu'à d'autres très parfaits et élevés. Chez les plus anciens et les plus simples des Protistes, la sensation et le mouvement sont répartis également sur le plasma tout entier du corpuscule homogène; dans les formes supérieures, par contre, des «instruments sensoriels spéciaux» se différencient en organes physiologiques: ce sont des Organelles. Comme parties cellulaires motrices analogues, nous citerons les pseudopodes des Rhizopodes, les cils vibratiles, les flagellums et les cils des Infusoires. On considère, dans la vie cellulaire, comme un organe central interne le noyau, qui fait encore défaut chez les plus anciens et les plus inférieurs des Protistes. Au point de vue physiologico-chimique, ce qu'il faut surtout signaler, c'est que les Protistes originels les plus anciens étaient des Plasmodomes qui échangeaient des matériaux nutritifs avec les plantes, par suite que c'était des Protophytes ou «plantes originelles»; c'est d'elles que proviennent, secondairement, par métasitisme, les premiers plasmophages, qui échangeaient des matériaux nutritifs avec les animaux, par suite étaient des Protozoaires ou «animaux originels»[32]. Ce métasitisme, l'«inversion des matériaux nutritifs» marque un important progrès psychologique, car c'est le point de départ de l'évolution des traits caractéristiques de «l'âme animale» qui font encore défaut à «l'âme végétale».

Le plus haut degré de développement de l'âme cellulaire animale est réalisé dans la classe des Ciliés ou Infusoires ciliés. Lorsque nous comparons ce que nous observons chez eux avec les fonctions psychiques correspondantes d'animaux pluricellulaires, plus élevés, il ne semble presque pas y avoir de différence psychologique; les organelles sensibles et moteurs de ces Protozoaires paraissent accomplir les mêmes fonctions que les organes sensoriels, les nerfs et les muscles des Métazoaires. On a même regardé le gros noyau cellulaire (meganucleus) des Infusoires comme un organe central d'activité psychique, qui jouerait, dans leur organisme monocellulaire, un rôle analogue à celui du cerveau dans la vie psychique des animaux supérieurs. Au reste, il est très difficile de décider dans quelle mesure ces comparaisons sont légitimes; les opinions des savants qui ont étudié d'une manière spéciale les infusoires diffèrent beaucoup sur ce point. Les uns considèrent, chez ces animaux, tous les mouvements spontanés du corps comme automatiques ou impulsifs, tous les mouvements d'excitation comme des réflexes; les autres voient là en partie des mouvements volontaires et intentionnels. Tandis que ces derniers auteurs attribuent déjà aux Infusoires une certaine conscience, une représentation d'un moi synthétique—les premiers se refusent à les leur reconnaître. De quelque façon qu'on résolve cette difficile question, ce qui est en tous cas certain, c'est que ces Protozoaires monocellulaires nous présentent une âme cellulaire des plus développées qui est du plus haut intérêt pour l'appréciation exacte de ce qu'était l'âme chez nos premiers ancêtres monocellulaires.

II. Ame d'une colonie cellulaire ou âme cénobiale (Cenopsyche); deuxième des stades principaux de la psychogénèse phylétique.—L'évolution individuelle commence chez l'homme, comme chez tous les autres animaux pluricellulaires, par des divisions répétées chez une simple cellule. La cellule souche (Cytula) ou «ovule fécondé» se divise, d'après le processus de la division indirecte ordinaire, tout d'abord en deux cellules filles; ce processus venant à se répéter, il se produit (par des «sillons équatoriaux»), successivement 4, 8, 16, 32, 64 «cellules par sillonnement, ou blastomères» identiques. D'ordinaire, chez la plupart des animaux, survient, plus ou moins tard, à la place de cette division primitive régulière, un accroissement irrégulier. Mais dans tous les cas le résultat est le même: formation d'une masse (le plus souvent sphérique), d'un ballot de cellules non différenciées, toutes identiques au début. Nous appelons ce stade Morula (cf. Anthropogénie, p. 159).

D'ordinaire s'amasse alors à l'intérieur de cet agrégat cellulaire, en forme de petite mûre, un liquide, par suite de quoi la morula se transforme en une petite vésicule sphérique; toutes les cellules se portent à la surface et s'ordonnent en une simple couche cellulaire, le blastoderme. La sphère creuse ainsi constituée est le stade le plus important de la blastula ou blastosphère (Anthropogénie, p. 150).