Dès que nous fûmes tête-à-tête avec don Manuel, nous partîmes d’un grand éclat de rire. Par Jupiter ou Saint François, s’écria-t-il, avouez que je vous ai procuré un bon gîte. Vertu du froc! cet habit est la corne d’abondance; quand on le porte, ont est assuré de vivre agréablement dans ce monde, et d’être bien reçu dans l’autre. — J’admire encore plus les ressources de votre esprit que la vertu de votre vêtement. Par quel trait de génie votre paternité[165] a-t-elle pu capter l’ame dévote de dona Cascadilla? Aviez-vous, comme le jeune Tobie, un ange qui vous conduisait? avez-vous frotté les yeux de cette femme avec du fiel de poisson? — Je m’en serais bien gardé, il ne faut pas que les femmes aient les yeux trop ouverts; mais voici ce que mon bon ange ou mon bon génie m’a inspiré.
Après vous avoir quitté, semblable au renard qui guette sa proie, j’ai aperçu cette maison, dont l’extérieur annonce l’aisance du maître. Voilà, ai-je dit, in petto, un gîte qui nous conviendrait. Je suis entré chez un boulanger voisin, et je lui ai demandé quel était le maître de cette maison. — C’est dona Pepa Cascadilla, veuve, riche et très-dévote. Veuve, riche et dévote, ai-je répété tout bas, voilà mon affaire. J’ai frappé aussitôt à la porte. La vieille Beatrix m’a ouvert et m’a reçu avec la vénération que l’on doit à notre robe. — Elle vous a rappelé votre tante Hécube, la veuve de Priam? Je ne vous savais pas de si bonne maison! — N’allez pas me renouveler le souvenir de sa perte. J’ai demandé à la sybille Beatrix si je pouvais voir sa maîtresse, et aussitôt elle m’a annoncé et introduit dans sa chambre. Je suis entré les yeux baissés, avec cet air de recueillement et de componction d’un novice qui revient de confesse. La nouveauté de mon visage a paru l’étonner, cependant elle m’a fait asseoir, les yeux fixés sur moi, mais, par respect, n’osant m’interroger. Alors je lui ai dit: Vous êtes la senora Pepa Cascadilla? — Senor, si. — Vous avez une réputation de sagesse, de discrétion et de piété dont la bonne odeur est venue jusqu’à moi. A ce doux propos j’ai vu briller le sourire de l’amour-propre sur le visage de cette tendre veuve. Je vois que, pour remplir ma mission, ai-je continué, je ne puis mieux m’adresser qu’à vous; et si vous me promettez le silence d’un confesseur, je vous confierai le secret de mon voyage. Quel morceau friand pour une femme, et surtout pour une dévote, que la confidence d’un secret! Le visage de dona Pepa s’est épanoui comme la fleur que frappe le soleil du matin; ses oreilles se sont ouvertes; je suis devenu pour elle un personnage intéressant; elle m’a juré, par la Madonne et saint Joseph, un silence éternel. Alors je me suis rapproché d’elle, et, adoucissant ma voix, je lui ai dit: Je viens de Rome, envoyé par son éminence le général de notre ordre, pour m’informer, sous main, des mœurs, de la conduite, de la piété des dominicains des royaumes de Valence et de Murcie. Un bruit sourd est parvenu jusqu’aux oreilles de son éminence que ces enfants de saint Dominique sortaient souvent de leurs cellules, fréquentaient les femmes, les suivaient à la promenade, s’insinuaient dans leurs ames, enfin qu’il y avait du relâchement dans les mœurs et dans la discipline. Pariez-moi, senora Pepa, avec la même franchise que sainte Thérèse, la patronne de l’Espagne, parlait à Dieu dans sa vision. — Je vois que la calomnie a porté son venin jusqu’à la cour de Rome. Je ne puis nier que nos pères dominicains vont souvent chez les dames; mais c’est pour les diriger, les confesser, échauffer et entretenir leur piété. On a osé calomnier les mœurs du père Jeronimo et de dona Margarita, parce qu’ils se voient souvent, et qu’ils sont jeunes l’un et l’autre; mais je répondrai de leur vertu comme de la mienne. Je vois souvent plusieurs de ces pères; mais aucun jamais n’a osé me parler d’amour. — Vous êtes assurée de la piété, de la vertu de don Jeronimo? — Oui car il dit la messe tous les jours, et prêche tous les dimanches. — Voilà des preuves; cependant je l’observerai de près, ainsi que ses confrères, et je rendrai compte à son éminence de cette conversation, en lui fesant de vous l’éloge que méritent votre zèle et votre piété. Je retourne dans mon auberge, qui serait bien digne de loger Judas Iscarioth, ou le mauvais larron; mais je ne veux pas aller à notre monastère: je dois garder l’incognito pour mieux observer ce qui se passe à Murcie. A ces mots, dona Pepa m’a offert une chambre chez elle; j’ai d’abord sagement refusé; mais, plus je résistais, plus ses instances étaient pressantes; peu à peu je mollissais; enfin, pour dernière objection, j’ai allégué que j’avais un frère dont je ne voulais pas me séparer. Amenez votre frère, s’est-elle écriée, je serai ravie de faire sa connaissance. Porte-t-il, comme vous, la livrée de la religion? — Non, mais c’est le chrétien le plus fervent des douze royaumes de l’Espagne; c’est la candeur, l’innocence même: le pape saint Léon X n’avait pas les mœurs plus pures que lui. Ici je la quittai. Mais à propos, mon cher frère, sachez que je suis le père don Manuel Ésope: je crois que ce nom me va assez bien. — Vous en avez l’esprit; mais je ne crois pas que les habitants de Murcie vous élèvent une statue, comme les Delphiens en élevèrent une à l’auteur des fables. — Enfin, mon cher, je vous ai logé comme un prieur de bernardins, ou comme Sancho dans l’île de Barataria. La jeune servante vint alors nous avertir que l’on avait servi le soupé. A son aspect, le père don Ésope faillit à oublier la gravité de son personnage; mais je l’avertis que nous n’étions plus au siècle d’Abraham, où les servantes entraient dans le casuel du ménage. Les deux dames nous attendaient. Dona Elvire était une femme qui touchait à son neuvième lustre; le feu de ses yeux, l’expression, le mouvement de sa physionomie, annonçaient qu’elle avait associé, dans sa jeunesse, le culte de l’amour à celui de la religion, et qu’elle n’offrait plus à Dieu que les restes de ses charmes. Ces dames placèrent le révérend père don Ésope au milieu d’elles; les honneurs de la table, les meilleurs morceaux furent pour lui: son assiette était toujours encombrée de vivres, qui traversaient rapidement son œsophage. Pour moi, j’étais traité comme un frère compagnon, subalterne personnage. Une aventure arrivée naguère à Séville, fit tourner la conversation sur les anges de l’enfer. On y avait brûlé une jeune fille accusée d’avoir reçu le diable dans son lit, ce qu’elle avait avoué. Dona Pepa demanda s’il était possible qu’une femme devînt amoureuse de cet esprit malin. Les savants, les pères de l’église, répondit don Manuel, ont cru aux sucubes et aux incubes.[166] On a brûlé à Rome un vieillard de quatre-vingts ans, qui avait couché la moitié de sa vie avec une diablesse.[167] Il faut convenir que l’ange des ténèbres est bien dangereux pour votre sexe; mais si j’avais été à Séville, j’aurais guéri cette malheureuse fille de cette passion infernale. — Eh! comment auriez-vous fait? la chose paraît difficile. — Non, madame; je prends, pour cette cure, des graines d’ellébore noir; je les fais infuser vingt-quatre heures dans une pinte d’eau bénite; et je fais boire, toutes les demi-heures, un verre de cette potion à l’amante du diable. Le médecin Melampus a guéri de cette manière les filles de Proetus, qui avaient une rage d’amour diabolique.[168] Je lui demandai s’il y avait long-temps de cette belle cure? — Non, mon Frère, c’était dans la même année que le labarum apparut à Constantin. Vous ne sauriez croire, mesdames, la vertu de cette plante pour les maladies du cerveau, et je conseillerai à mon frère, qui va à Cordoue pour se marier, d’en faire usage avant de s’embarquer sur cette mer orageuse. Vous, mesdames, vous ne feriez pas mal d’en boire aussi une petite tasse tous les matins, pour prévenir les inflammations du cerveau. Si saint Antoine avait eu recours à cette boisson, il n’aurait pas craint les tentations du diable. — Je n’avais jamais ouï parler, dit dona Pepa, de cette plante et de sa vertu. Cette conversation fut interrompue par l’arrivée de deux belles gelinottes que l’on servit. Elles fixèrent les regards de don Ésope, qui s’écria: Ce n’est pas, senora Pepa, le corbeau qui portait un pain à saint Antoine, qui vous a apporté ces gelinottes? J’ai voulu, dit-elle, vous faire manger des oiseaux qui ont une grande réputation à Murcie. — Allons, je suivrai le précepte de saint Paul, qui dit: Ne recherchez pas la bonne chère, mais profitez-en modérément lorsqu’elle se présente. A propos de gelinottes, connaissez-vous l’attachement qu’avait saint François d’Assise, patriarche de l’ordre Séraphique, pour les animaux, qu’il appelait ses frères? Un jour on lui servit un levraut, et il lui dit: Mon frère le levraut, pourquoi t’es-tu laissé prendre? Il disait aux hirondelles: Mes sœurs, vous avez assez jasé. Il appela un jour une cigale, qui vola aussitôt sur sa main, et il lui dit: Chantez, ma sœur la cigale, louez Dieu par votre chant: la cigale obéit, et chanta les louanges du Seigneur. Quel dommage que ce grand saint n’ait pas bu de ma tisane d’ellébore! Les deux dévotes écoutaient le révérend don Ésope avec le même intérêt, la même curiosité, que Didon avait jadis écouté le récit de la prise de Troie, ou la tendre Erminie, le discours du vieux pasteur.
Mentre el così ragiona, Erminia pende
Dalla soave bocca, intenta è cheta.
Dona Elvire voulut nous régaler à son tour d’un miracle de la vierge del Pilar, arrivé à Saragosse, sa patrie. Sa trisaïeule, qui en avait été le témoin, l’avait conté cent fois à sa fille, cette fille à la sienne, et celle-ci à la mère de dona Elvira. Cette Madonne arriva une nuit à Saragosse, apportée par les anges.[169] Le lendemain, toute la ville accourut pour la voir; les principaux magistrats dressèrent et signèrent le procès-verbal de son arrivée: jamais miracle ne fut mieux constaté. Les Saragossais possédaient depuis quelque temps ce beau présent du ciel, lorsque les habitants de Pampelune, jaloux de leur bonheur, envoyèrent secrètement six Navarrois bien déterminés qui enlevèrent la Madonne, la transportèrent en triomphe, et la placèrent dans une chapelle de leur cathédrale; mais la Vierge, à qui ce séjour déplaisait, s’envola dans la nuit, par un trou qu’elle fit au plancher, et revint, dans un instant, à sa première demeure. — Vous ne m’étonnez pas, répliqua le père don Ésope, j’en ai vu bien d’autres. Voici un miracle qui s’est passé à Cadix du temps d’Héliogabale, empereur d’Allemagne, miracle dont tous les habitants de Cadix ont été témoins. La statue de Saint Antoine logeait dans un hermitage, auprès de cette ville, lorsque la peste s’y répandit. A l’aspect des grands ravages qu’elle fesait, la statue sortit de sa retraite, pour faire l’office de médecin; elle allait chez les malades, les guérissait, et le soir rentrait dans sa niche. Dès que la contagion eut cessé, les habitants, pleins de reconnaissance, allèrent, en procession, prendre la statue pour la placer dans une belle église. Vous conterai-je un autre miracle arrivé à Rome, sous le pontificat de Jules II, de sainte mémoire? Une religieuse, nommée Claudia, fut accusée par ses ennemis d’avoir forfait aux saintes lois de la pudeur. Alors un vaisseau, venant de Phrigie, s’était tellement engravé dans le Tibre, que les efforts de plusieurs milliers d’hommes ne purent venir à bout de le faire avancer. Claudia, après avoir imploré la Sainte Vierge, vient sur le rivage, attache son rosaire au vaisseau, et le traîne aussi facilement qu’elle aurait traîné un petit carrosse d’enfant. Toute la ville de Rome fut témoin de ce miracle.[170] Après ce récit, qui charma ces dames, elles se levèrent de table, baisèrent les mains de don Ésope, et nous firent conduire dans notre chambre. Quand nous fûmes seuls, il me demanda comment je trouvais les gelinottes de Murcie. Ma foi, lui dis-je, en les mangeant je croyais être dans le meilleur des mondes possibles. — Il serait encore meilleur, sans les moines et ma bosse qui sont des superfluités. Il me proposa de rester le lendemain pour voir la ville; l’auberge est bonne, disait-il, profitons-en, nous ne rencontrerons pas souvent des dona Cascadilla. — J’en conviens; mais la belle Séraphine m’attend à Cordoue: cette ville est pour moi la Terre promise. Je ne veux pas errer quarante ans dans les déserts avant d’y parvenir. Je veux bien vous accorder encore une journée, je ne serai pas fâché de connaître cette ville que l’on dit le jardin de l’Espagne.
Murcie, avant l’arrivée des Romains, n’était qu’un petit village; ils en trouvèrent la position si heureuse, que plusieurs d’entr’eux, après la conquête de Carthagène, vinrent s’y établir. Elle est au bord de la Ségura, dans une plaine délicieuse, au 37° dix-huit minutes de latitude. Une autre rivière traverse aussi ce petit royaume. Toutes les deux sont bordées de myrtes qui y croissent et se multiplient si facilement, que les Romains consacrèrent la ville à Vénus Murcia, et élevèrent à Rome, sur le Mont-Aventin, une statue à cette déesse.[171] Scipion, après avoir reconquis l’Espagne, fit célébrer dans la plaine de cette ville, les obsèques de son père et de son oncle, qui avaient succombé sous le génie d’Annibal. Rome a gardé Murcie pendant six cent seize ans; les Maures leur succédèrent, et en jouirent trois cent dix ans. On prétend qu’ils y transportèrent le mûrier et l’art de préparer la soie. En 1241, elle fut prise par les Espagnols. Les fontaines, les cascades, les mûriers, les myrtes, les orangers qui portent les plus belles oranges de l’Espagne, la sérénité, la douceur constante de sa température, rendent ce séjour digne de Vénus et de la paresse; non pas de celle qui sans désir et sans pensée se traîne dans le chemin de la vie; mais cette aimable paresse qui, sans effort, par le mélange heureux du repos, du plaisir et du travail, sème de fleurs les heures légères de la journée, et qui est aussi ennemie des folles passions qui tourmentent l’ame, que de l’inertie et de l’insensibilité qui la flétrissent. La cathédrale de Murcie est vaste, et l’autel est d’argent massif; la grille qui l’entoure et forme la porte du chœur, est d’un travail pré. Quand nous y entrâmes, six chanoines vermeils et brillants de santé, psalmodiaient les louanges du Seigneur. On voit dans cette église le tombeau d’Alphonse, surnommé le Sage, parce qu’il se mêlait d’astronomie; comme si les savants étaient toujours des sages. C’est lui qui disait que si Dieu l’avait consulté sur la création du monde, il lui aurait donné de bons avis.[172] Apparemment que ce roi ne pensait pas, comme Leibnitz ou Pangloss, que ce monde était le meilleur des mondes possibles. Il légua son cœur et ses entrailles à Murcie, en reconnaissance de ce qu’elle lui avait ouvert ses portes, lorsqu’il combattait contre un fils rebelle. La tour de cette église est de forme carrée. Une montée douce conduit au sommet, un cheval peut y monter. Vers le milieu, nous trouvâmes une grande salle où était une vingtaine d’hommes, le visage tanné, la barbe noire et épaisse, enveloppés dans de vieilles capes toutes rapiécées. Ils environnèrent le père don Ésope, lui baisèrent à l’envi la robe et les mains, qu’il étendait à droite et à gauche. Nous fûmes bien étonnés quand nous apprîmes que ces hommes si respectueux pour les moines étaient des sicaires, des voleurs qui trouvaient dans cette salle un asile contre les lois et le glaive de la justice, et qui vivaient là avec leurs remords ou sans remords.[173]
Murcie a un beau quai et un pont superbe sur la Ségura, et des promenades charmantes; mais la plus agréable est celle qui est nommée la Maleçon: c’est une chaussée de deux mille quatre cents pieds de long, bordée par la Ségura. On y monte par un bel escalier, et l’on y respire l’air le plus pur. Les fidèles y trouvent presqu’à chaque pas à satisfaire leur dévotion: on y a planté des piliers qui désignent les différentes stations de J. C. lorsqu’il traînait sa Croix. Nous vîmes nombre de dévotes qui s’agenouillaient devant chaque pilier. Au bout de cette promenade on trouve une terrasse garnie de bancs de pierre: on y jouit d’une perspective fort étendue; mais les yeux se reposent sur un paysage très-agréable et très-varié. Nous jouissions en vrais amateurs, ou plutôt en voyageurs curieux, de la beauté de cette vue, lorsque nous aperçûmes auprès de nous un dominicain avec deux jolies femmes. Ah picanorazzo (grand coquin), s’écria le révérend don Ésope! Il aurait voulu l’éviter; mais ce moine, apercevant l’uniforme de Saint Dominique, vint à nous pour voir et saluer ce confrère inconnu. Il lui adressa la parole; mais le rusé don Manuel lui répondit en latin. Cet idiome nouveau pour le jacobin, engraissé d’ignorance, l’embarrassa beaucoup. Je pris alors la parole, et lui dis que son confrère était tudesque et n’entendait pas sa langue; mais qu’il pouvait lui parler celle de Cicéron, qu’il savait parfaitement. — J’en suis charmé, dit le moine, mais je n’ai pas le temps, sans doute il va à Madrid; je lui souhaite un bon voyage. Ainsi l’idiome latin nous délivra de cet argus enfroqué. Nous jugeâmes à propos de terminer notre promenade pour n’être plus exposés à pareille rencontre; et comme le soleil atteignait son zénith, nous revînmes chez dona Cascadilla, où les deux béates et le dîné nous attendaient. Le père don Ésope dit son bénédicité en se mettant à table. Sans doute la vue d’un repas succulent excitait sa reconnaissance envers l’Être-Suprême. Lorsqu’il eut un peu appaisé la vivacité de son appétit, il fit part à ces dames du succès de ses informations sur la conduite de ses confrères. J’ai découvert, leur disait-il, qu’il y a du relâchement dans les mœurs, de la mollesse et de la tiédeur dans le service divin. Les vieux pères aiment mieux assister à une bonne table qu’aux offices, et les jeunes fréquentent les dames, dirigent leur conscience, Dieu sait comment; leur permettent des amants, comme l’église permet la viande les jours maigres, aux malades, aux santés délicates. Croiriez-vous que nous avons rencontré ce matin, à la promenade, au milieu de deux jolies femmes, un jacobin gras comme un chapon et robuste comme un taureau? Quel scandale! quelle licence! Est-ce ainsi que se conduisaient les Bazile, les Antoine, les Bruno, les Dominique? Au lieu d’être à l’église ou dans leurs cellules à étudier la somme de Saint Thomas, les homélies de Saint Chrysostôme, et de lire les sermons, la cité de Dieu de Saint Augustin, les quatorze épîtres de Saint Paul qui resta une nuit et un jour au fond de la mer! Et cependant ils se croyent les élus du seigneur: Eux? les élus? comme moi, qui ne suis qu’un pécheur. Je les dénoncerai à notre général qui les condamnera an pain et à l’eau pendant deux ans: Il n’y aura pas de mal à réduire leur embonpoint et à réprimer l’aiguillon de la chair. Dona Pepa demanda grâce pour eux. Celui, dit-elle, que vous avez vu ce matin, à la Maleçon, est le père Gabriel; il est très-respecté dans la ville, il confesse, il prêche tant qu’on veut. Il a converti deux juifs, il met la paix dans les ménages, il a réconcilié naguère un mari avec sa femme, enfin c’est un véritable apôtre. — Mesdames, je n’ai pas ouï dire que les apôtres se promenassent avec de jolies femmes. Il est vrai que Sainte Thècle suivait, en habit d’homme, Saint Paul dans tous ses voyages; mais elle était sainte et laide. Mais puisque vous prenez don Gabriel sous votre protection, je ne le citerai pas à son Eminence; cependant ces pères s’exposent au danger, et ils sont bien loin d’avoir la ferveur et le courage de Saint Thomas d’Aquin: c’était un bon gentilhomme. Ses frères, désolés de le voir s’ensevelir vivant dans un monastère, envoyèrent un jour, dans sa cellule, une fille rayonnante de jeunesse et d’attraits. Le piége était séduisant. Le saint convint qu’à son aspect, il sentit quelque émotion, qu’un certain feu circula dans ses veines; mais tout-à-coup, rebelle à la chair et au démon, et soutenu par la grâce, il saisit un tison ardent, s’élance sur cette fille, qui, épouvantée, s’enfuit à toutes jambes. Vous citerai-je encore Xénocrate, le patron des maléficiés? Un jour, une très-belle femme, qu’on appelait Laïs, sous je ne sais quel prétexte, l’attira à sa toilette. Sans doute c’était le démon qui l’inspirait pour perdre un saint. Cette femme déploya tous ses talents, tout le charme de la séduction pour triompher de sa vertu; mais Saint Xénocrate, bien supérieur aux Jérôme, aux Augustin, nés fort ardents, resta glacé comme un bloc de marbre, et immobile comme le Mont Caucase. — Nous ne connaissons pas en Espagne ce saint là. — Je le crois, c’est un descendant de Japhet, qui eut sept fils qui peuplèrent les îles de la Méditerranée. Saint Xénocrate descendait en droite ligne de Gomez, qui était l’aîné de la famille. Ce grand saint est mort assassiné par les Turcs sur les bords du Pont-Euxin, et c’est depuis cet assassinat que cette mer est appelée la mer Noire. Vous savez aussi qu’il y a une mer qu’on appelle la mer Rouge, que Moïse passa à pied sec dans le temps du reflux. — Nous en avons ouï parler. — Mais vous ignorez d’où vient cette épithète de rouge qu’on lui a donnée: c’est que pendant la persécution de Dioclétien, elle a été rougie du sang de dix mille martyrs. Cependant le père don Ésope fesait parfois des pauses pour savourer les morceaux choisis et délicats dont on chargeait son assiette. Je le regardais de temps en temps avec admiration et souriais discrétement à son savoir.
Pendant cet entretien intéressant, les deux dames oubliaient l’heure de la sieste; mais je les avertis que le père don Ésope avait son bréviaire à réciter. Alors dona Pepa quitta la table, et nous, nous rentrâmes dans notre chambre: je félicitai don Manuel de sa douce faconde, et de la canonisation du bienheureux Xénocrate, petit-fils de Gomez, dont il enrichissait la légende, et de sa sublime invention pour colorer la mer Rouge et la mer Noire. — Fables pour fables, me dit-il; les miennes valent bien celles de tant d’autres historiens: l’amusement et les fictions sont plus nécessaires aux hommes que la vérité et la science. Mais nous devons songer à notre départ, il ne faut pas que l’aurore nous retrouve demain dans Murcie. Je ne sortirai pas cette après-dînée de peur de rencontrer quelque jacobin, qui, par hasard, sût la langue de Virgile et de Tite-Live. Allez louer un volante pour notre voyage, et apportez-moi un petit os de mouton ou de brebis. — Et qu’en voulez-vous faire? — L’enchâsser dans une petite boîte, et le donner à dona Cascadilla, comme un reliquaire précieux: la reconnaissance est une de mes vertus. — Et vous croyez que cet os de mouton, devenu relique, lui portera bonheur? — Il opérera des miracles. Quand la confiance et la crédulité s’emparent de l’imagination d’une dévote, elle voit tout ce qui est dans sa tête, et les fantômes de la lanterne magique sont pour elle des corps réels. Les mahométans regardent la robe et une dent de Mahomet comme des reliques sacrées.[174] Allez visiter la ville. En attendant votre retour, je dirai mon bréviaire dans Don Quichotte.
Murcie contient cinquante mille habitants; les rues sont belles, droites, et les maisons bien bâties. Je vis le superbe couvent des cordeliers, où l’on entre par trois grandes cours, qui ont deux portiques élevés l’un sur l’autre. On aurait dû graver ce vers sur le frontispice:
Hic mea paupertas vitæ traducat inerti.[175]