Lorsque nous crûmes les méridiennes finies, nous retournâmes au faubourg de Triana, où nous trouvâmes plus nombreuse compagnie que le matin. C’est la promenade la plus fréquentée. A l’extrémité de ce cours est une chartreuse nommée las Cuevas, habitée par dix-sept enfants de saint Bruno, tous gens de qualité, servis par leurs valets. Des pauvres assiégeaient la porte du couvent; deux économes, aidés d’un frère, distribuaient à chacun d’eux, un poisson cuit, une mesure de vin, et trois petits pains. Ces pieux Cénobites, me dit don Manuel, nourrissent le Lazare des miettes de leur table. — J’aimerais mieux qu’ils donnassent des pensions à de bons laboureurs, à des pères de famille, plutôt que d’entretenir la mendicité et la paresse.

Nous entrâmes dans le jardin, qui n’est pas aussi beau que celui des franciscains. Don Manuel aborda l’un de ces pères, qui avait l’air absorbé dans ses méditations, ou de bâyer aux corneilles, et lui demanda s’il était permis de voir le jardin. Le fils de saint Bruno lui répondit par un signe emblématique, une inflexion approbative de tête, et soudain lui tourna le dos. Apparemment, dit le poète de la Manche, que Dieu, comme l’empereur des Turcs, a des muets à son service. Nous sortîmes bientôt de ce temple du Silence, où Ovide aurait logé le Sommeil, si ces asiles avaient existé dans son temps.

Nous allâmes voir los Cannos de Carmona; on appelle ainsi un aqueduc de six lieues de longueur, ouvrage des Maures. Lorsque nous eûmes assez examiné cet antique monument, je dis au poète du Toboso: Le jour touche à son déclin, le refresco et les dames vous attendent. — Et vous, quels sont vos projets? Vous allez vous creuser la cervelle, et rêver à votre ingrate Séraphine? — Je vais écrire des lettres, et mettre en ordre des notes que j’ai prises dans mon voyage; peut-être un jour j’en composerai un gros livre. — Y parlerez-vous d’Angélique Paular votre conquête? — Pourquoi pas? — Et moi, paraîtrai-je sur la scène? — Sans doute; vous serez mon héros: je remplirai mes pages de vos sentences, de vos bons mots, de vos amours; mais je voudrais bien, pour jeter plus d’intérêt dans mes récits, y parler de votre conversion. — Différez encore trente ans l’achèvement de votre ouvrage, je me convertirai in extremis.

Interea dum fata sinunt jungamus amores,

Jam veniet tenebris mors adoperta caput.[46]

Et d’ailleurs pourquoi me convertir? ne savez-vous pas que, selon Pythagore, l’ame des poètes passe dans le corps des cygnes? Horace n’a-t-il pas dit: Album mutor in alitem? Les empereurs romains devenaient dieux après leur mort; un enfant d’Apollon est bien au-dessus d’un empereur de Rome. Après cet éloquent discours, il me quitta et se rendit chez la comtesse Éléonore; et moi, je regagnai tristement mon gîte, en rêvant, malgré moi, à l’inconstance et à l’ingratitude de Séraphine, et cherchant des consolations dans la raison et la philosophie, et n’y trouvant que de belles paroles qui ne me consolaient pas.

Don Manuel revint fort tard, et je me couchai sans l’avoir vu. Le matin j’étais éveillé depuis long-temps lorsqu’il vint dans ma chambre. Il me dit qu’il avait passé une soirée délicieuse, au milieu d’un cercle de jolies femmes; qu’il avait improvisé, chanté, pincé de la guitare; et que tout le monde l’avait trouvé charmant. Il me proposa d’aller prendre du chocolat chez la comtesse; mais je lui dis que je déjeûnais chez don Augustin. Il me promit de venir dîner avec moi, et de ne pas me quitter du reste de la journée.

Je me rendis chez don Augustin; je lui trouvai une physionomie encore plus ouverte que la veille; j’y démêlai, fondus ensemble, la sérénité du sage, et le recueillement de la piété. Il me dit: Vous déjeunerez seul: je n’ai pas encore dit ma messe. Je trouvai son chocolat excellent, et je lui en fis l’éloge. Je le fais, me dit-il, fabriquer sous mes yeux: c’est une petite sensualité que je me pardonne. Mais permettez une question indiscrète: je ne vous trouve pas cette hilarité, cet air de contentement qui anime ordinairement la physionomie d’un Français de votre âge; vous paraissez nourrir quelque chagrin; je vous avouerai même que c’est votre air mélancolique qui m’a porté, hier, à vous aborder. Je lui répondis que mon caractère était plus gai que triste et morose; mais qu’un malheur imprévu remplissait mon ame de douleur et de dépit. Je lui contai alors la cause de mon voyage en Espagne, et le cruel dénouement de mon amour pour Séraphine. Je conviens, me dit-il, que cette aventure est fâcheuse, d’autant qu’elle blesse autant votre amour-propre que votre sensibilité. Mais à travers les nuages de l’adversité, on peut toujours voir reluire des rayons d’espérance: songez d’ailleurs qu’une femme si légère, si versatile, ne pouvait faire votre bonheur; les soucis, les soupçons, la jalousie seraient entrés avec elle dans votre ménage: un homme raisonnable ne doit pas regretter ce que la fortune lui refuse, car il ignore si l’objet qu’il désire fera son bonheur ou non. Fiez-vous à la Providence qui vous donnera non ce qui flatte vos désirs, mais ce qui vous convient. Pardon, je suis obligé de vous laisser. Je m’en vais dire la messe. L’avez-vous entendue? — Non, mon père. — Elle est aujourd’hui d’obligation. — Vos lumières, vos vertus m’inspirent une entière confiance; je vous avouerai que je suis Calviniste. — J’en suis fâché; mais je ne m’intéresserai pas moins à vous. Dieu est le père de tous les humains; c’est à lui à juger ses enfants. Allez en m’attendant vous promener dans le jardin. — Non, mon père, j’entendrai votre messe: nous differons de quelques points dans notre croyance, mais nous adorons le même Dieu.[47] J’assistai à la messe de ce digne prêtre, qui la dit avec une piété exemplaire. Il paraissait anéanti devant la Divinité. De retour dans sa cellule, je lui dis que j’étais étonné de la quantité de messes qu’on avait célébrées en même temps que la sienne. — Vous seriez encore plus surpris du nombre des messes de la cathédrale, qui a quatre-vingts autels où l’on dit cinq cents messes par jour, outre trois cent cinq grandes messes par an, et douze mille messes basses pour le repos des ames de ses bienfaiteurs. — C’est beaucoup. — Ce n’est jamais trop; elles sont fondées par la piété et la reconnaissance. — Daigneriez-vous me dire si la messe est d’institution divine; si elle a été célébrée dès la naissance du christianisme? — Non, elle ne fut d’abord qu’une cène, peu à peu elle devint grand’messe qui se disait dans chaque église: elle fut unique jusqu’aux cinquième et sixième siècles, que s’introduisirent les messes basses. — Permettez-moi de vous communiquer une remarque que j’ai faite pendant l’office divin. Vous accusez les Français d’incrédulité, ou tout au moins de tiédeur pour la religion, et j’ai observé qu’il y a plus de décence et de recueillement dans nos églises que dans les vôtres. — Votre observation est peut-être juste; nos temples sont des lieux de rendez-vous; la jeunesse y porte sa dissipation et sa légèreté; mais c’est un mal sans remède, et nous préférons l’abus de la chose à son anéantissement. L’on abuse, mais on croit, et la religion subsiste. Les Français font à notre église un autre reproche, c’est l’oubli des paroles de Jésus-Christ, qui dit: N’amassez pas des biens sur la terre, la rouille et les vers les consument; et cependant notre cathédrale, ainsi que la plupart des ordres religieux, possèdent des richesses immenses: notre prélat jouit de cent mille piastres de rente; la fabrique de l’église en a trente mille; et les chanoines au nombre de quarante, ont chacun trente mille réaux (quinze mille livres). Outre ces quarante chanoines, la cathédrale nourrit encore quarante prébendiers, vingt semi-prébendiers, vingt chapelains, qui sont à la nomination du chantre, avec l’attache du chapitre, et vingt autres chapelains obligés d’assister au chœur. — Voilà bien du monde payé pour chanter les louanges du Seigneur. — Dans le temple de Salomon, les lévites étaient encore beaucoup plus nombreux; vingt-huit mille vivaient des fruits de l’autel.[48] Mais ce que vous ignorez peut-être, et ce qui fait grand honneur à nos prélats, c’est qu’une grande partie de leurs richesses s’écoule en bonnes œuvres: ils soutiennent des manufactures, dotent des couvents de filles, des hôpitaux, donnent pour la confection des chemins; ils suivent les préceptes de Julien, surnommé l’Apostat, qui disait qu’il faut qu’un ministre des autels fasse l’aumône même de son nécessaire; il les appelait les interprètes des Dieux auprès des hommes, et les cautions des hommes auprès des Dieux. Mais si vous blâmez l’opulence de nos églises, vous applaudirez à celle des nombreux hôpitaux de cette ville, tons richement dotés; la police et le régime de l’un d’eux n’ont de modèle nulle part; tous les malades ont leur chambre séparée, où on leur sert en particulier les remèdes et les mets ordonnés par les médecins. Cet hôpital est destiné aux gentilshommes et aux étudiants de l’université. Mais descendons au jardin, l’exercice doit vous être agréable; et moi, docile aux préceptes de l’Hygiène, je me promène tous les jours pendant une heure avant mon dîné. Le mouvement du corps donne de la vivacité à l’esprit. Je ne suis pas de l’avis de Pline le naturaliste, qui se refusait le sommeil et la promenade, et qui disait à son neveu: le temps de vos promenades pourrait être mieux employé. Ces deux fameux personnages étaient affamés de gloire. Cette soif de renommée est la folie des grandes ames. Démosthène fut ravi de joie, parce qu’une vieille femme avait dit en le désignant du doigt: voilà Démosthène. Pour moi, renfermé dans mon obscurité, je me borne à bien vivre, à entretenir ma santé, à me délasser du travail par le repos et des plaisirs honnêtes, et à remplir exactement mes devoirs; dans le mauvais temps, au lieu de promenade dans le moment de la récréation, je lis Virgile. Je n’ai pas les scrupules de mon patron Saint Augustin, qui se défendait cette lecture qu’il avait beaucoup aimée dans sa jeunesse, avouant que la mort de Didon lui avait fait répandre bien des larmes.

Nous rencontrions dans le jardin des groupes de franciscains; je dis en riant à don Augustin: Voilà bien des pères qui laissent reposer leur esprit. — La plupart ne se fatiguent pas beaucoup; tous ne sont pas comme disait Jésus-Christ, le sel de la terre et la lumière du monde. Notre maison est fort nombreuse: elle contient deux cent cinquante pères ou gens affiliés à notre ordre. Je conviens avec vous qu’il y a en Espagne trop d’asiles ouverts à la dévotion et peut-être à la paresse; mais cette exubérance n’est pas un aussi grand mal que vous le supposez en France: c’est par-là que se soutient la religion, c’est ce corps nombreux et vigilant, qui a éteint le flambeau de l’hérésie, qui aurait incendié nos provinces, comme il a incendié celles de l’Allemagne et de la France. Au reste, ne soyez pas surpris de la population de nos monastères; notre état, qui vous paraît pénible, a ses douceurs; un couvent est une retraite, et non une solitude; exempts des pompeux embarras de la société, de ses dégoûts et de ses soucis, nous jouissons d’une honnête et sage oisiveté occupée par la religion et nos études; assujettis à une règle invariable, nos devoirs, nos austérités même se changent en habitude, et nos délassements et nos plaisirs deviennent un besoin. Ce qui contriste la vie des gens du monde, c’est le vide de leurs journées, ou la frivolité de leurs occupations; c’est une multiplicité de prétendus devoirs et de visites réputées indispensables, qui les arrache à eux-mêmes, et même à leurs plaisirs; c’est, à leur réveil, l’incertitude de ce qu’ils feront de leur temps. Celui d’un religieux est plus doux: il est sans inquiétude sur l’emploi de sa journée, et il est assuré de la passer avec ses amis et ses livres. J’ai vécu long-temps à Madrid, je ne voyais sur le visage des gens de la cour et des hommes du monde, nul enjouement, mais souvent des nuages d’humeur, et l’heureuse sérénité d’une ame tranquille sur ceux de nos pères. Ne croyez pas aussi que la paresse soit toujours la divinité de nos gens d’église et de la nation espagnole. Nicolas Antonio, chanoine de cette cathédrale, a relevé la gloire de l’Espagne dans sa bibliothèque des écrivains espagnols, imprimée en 1672. Depuis cette époque, nous avons eu des auteurs très-distingués; le plus grand homme de la nation, car c’était le plus humain, a reçu le jour dans Séville: c’est Barthélemi de Las Cazas, évêque de Chiuppa, ville du Mexique. Il plaida pendant cinquante ans la cause de l’humanité, mais sa voix se perdit dans le désert; il a fait une relation de la barbarie des Espagnols en Amérique, qui respire la sensibilité, la piété et la vertu. On prétend qu’il a exagéré leurs cruautés, mais même en adoucissant les couleurs, l’Espagne serait encore bien coupable. Ce saint évêque désespérant du succès de ses réclamations et de ses plaintes, exténué par ses travaux et ses voyages, revint dans sa patrie en 1521, se démit de son évêché, et mourut à Madrid en 1566, âgé de quatre-vingt-douze ans. On m’a demandé une inscription pour son portrait, j’ai donné ce vers de Virgile que Saint Augustin aimait beaucoup.

Quique sui memores, alios fecere merendo.[49]