A trois heures après midi l’appétit nous pressant, nous allâmes chercher le dîné; nous le fîmes dans la chambre tête à tête. La conversation de milord Dorset était très-intéressante; il avait beaucoup voyagé, vu et observé en philosophe: je lui demandai quelle était la nation, après la sienne, qu’il estimait le plus. Il sourit et me répondit: C’est la vôtre, parce que, d’abord, après nous, pardonnez ma franchise, vous êtes la nation où il y a le plus de raison et de philosophie. Vous l’emportez sur les Anglais par les grâces de l’esprit et des manières, par ce que nous appelons yumor;[59] mais vous êtes plus frivoles, plus inconséquents, et malgré votre légèreté et votre enjouement, vous avez un reste de turbulence, d’inquiétude et de férocité que vous avez hérité des Celtes et des Gaulois vos ancêtres. Quant à la bravoure, je crois que toute les nations de notre continent sont également braves; le succès des batailles dépend de l’habileté des généraux, et de l’enthousiasme et de la confiance qu’ils savent inspirer à leurs troupes, et souvent de cet être inconnu nommé le hasard. J’aime le courage et la fierté des Espagnols; mais ils sont subjugués par la superstition et la paresse: le souverain bien pour eux est de dormir pendant la chaleur, de respirer le frais au coucher du soleil, de prendre du chocolat, de faire l’amour, d’assister aux processions et aux cérémonies de l’église. J’ai vu quelquefois des centaines d’hommes, enveloppés dans leurs manteaux, appuyés contre un mur, ou dormant à l’ombre des arbres. — Cette vie n’est peut-être pas si malheureuse; l’ambition, la soif des richesses, des plaisirs, la vanité, agitent l’existence sans la rendre plus agréable: il vaut mieux, je pense, naviguer sur un fleuve qui entraîne doucement, que sur une mer orageuse. Je rencontrai un jour un paysan assis au frais sous un figuier; je lui demandai ce qu’il fesait là? — Je vois passer le temps, me dit-il. Je réfléchis sur cette réponse, et je compris que cet homme voyait avec le même plaisir l’écoulement du temps, que l’on voit celui d’une rivière; il en jouissait, tandis que nous, il nous dévore, et souvent nous accable. Vous avez séjourné à Lisbonne, quel est le caractère des Portugais? — Je devrais vous en faire l’éloge, car ce sont nos alliés et nos amis. — Et vos pères nourriciers. — Je vais vous conter une aventure galante que j’ai eue dans ce pays-là, et quelques cérémonies religieuses qui vous donneront une idée des mœurs et du caractère des Portugais.
Huit jours après mon arrivée à Lisbonne, je fis la conquête d’une belle veuve. Ma qualité d’hérétique, car elle m’appelait son cher hérétique, l’inquiétait beaucoup. Je lui dis un jour que je me ferais papiste, même mahométan, pour lui plaire, et qu’elle m’avait rendu idolâtre, car je l’adorais. Enfin, au défaut de san Jago et de san Joseph, dont elle me parlait sans cesse, j’eus l’amour pour moi: elle m’avoua, après sa défaite, qu’elle ne m’aimait que dans l’espoir de me convertir. Nous entrâmes en carême; elle me demanda si je fesais maigre? Oui, lui dis-je, quand on me sert du bon poisson. A ces mots elle garda le silence, en poussant de longs soupirs. Qu’avez-vous, senora, lui dis-je? — Un grand chagrin: je vous aime, et vois, avec douleur, que vous serez damné. — Eh bien, donnez-moi le paradis dans ce monde; quant à l’autre, c’est mon affaire. Les huit derniers jours de carême elle m’interdit sa présence. Elle passa cette semaine dans les prières, dans les églises, dans le confessionnal et dans le jeûne. Elle suivait toutes les processions, allait baiser toutes les reliques, toutes les Madonnes, enfin elle se jetait dans des cérémonies si bizarres, si superstitieuses, que je crois qu’elle n’était pas Chrétienne. Les Espagnols et les Portugais se font des saints et des dieux comme les nègres se font des fétiches.[60] Ma dévote avait sur son sein sa petite vierge d’ivoire, comme votre Louis XI en avait une de plomb sur son bonnet;[61] elle la quittait et la voilait quand elle se livrait au plaisir. Le lendemain de Pâques elle m’envoya chercher, et l’étoile de l’amour remonta sur l’horizon; mais elle s’éclipsa bientôt. Comme la conscience de ma dévote lui reprochait sans cesse sa tendresse, son intimité avec un hérétique, elle me troqua contre un jeune carme, avec qui elle pût goûter les plaisirs de ce monde, sans risquer son salut dans l’autre. Mais finissons de dîner; au dessert je vous conterai quelques cérémonies de l’église dont j’ai été témoin. Quand la table fut couverte de vins, de café, de liqueurs, et les domestiques retirés, il me fit le récit suivant. Le vendredi saint j’allai à l’église où l’on prêche la passion. Ce sermon s’appelle le sermon de las lagrimas (des pleurs). Le prédicateur arriva précédé de douze prêtres, vêtus de rouge, armés chacun d’un flambeau allumé. Ils se rangèrent tous en demi-cercle autour de la chaire. Le prédicateur avait en main un suaire où des deux côtés était peinte l’image de J. C.; sur l’un des côtés il montre son visage, et de l’autre il tourne le dos. Le prêcheur commença son sermon par reprocher aux assistants leurs vices, leurs péchés; ensuite, déployant son suaire, il leur présenta la face de Jésus Christ, en criant: Le voilà mort pour vous, à cause de vous; ce sont vos crimes qui l’ont mis au tombeau. A ces cris lamentables, à ce tableau d’un Dieu mort sur la croix, toute l’église retentit de gémissements, de sanglots, du bruit des soufflets et des coups de poing. Après cet exorde le prédicateur, imitant la voix d’une femme, fait parler la Vierge. Mon fils, dit-elle, pardonnez à ces Chrétiens; je demande leur grâce; ils se repentent de leurs péchés. Non, non, répond Jésus-Christ d’une voix forte, c’est-à-dire, le prêtre pour lui; non, ma mère, ils sont trop coupables, trop endurcis dans leur impiété; je me vengerai, je les punirai. En prononçant ces mots, le prédicateur retourne le suaire; voyez, voyez, s’écrie-t-il. Jésus-Christ vous tourne le dos, il ne veut pas voir des pécheurs comme vous autres: voyez ce sang qui coule: c’est pour vous qu’il a été flagellé! A cette vue, à ces cris, l’auditoire s’applique de nouveaux coups de poing, des claques, des soufflets; après quoi, la sainte Vierge reprend la parole, c’est-à-dire, son interprète, qui, d’une voix féminine, implore la clémence de son fils, et promet la conversion des pécheurs. Enfin J. C. se laisse toucher, et le sermonneur fait voir le suaire du bon côté; J. C. pardonne à condition que tous les assistants feront leur acte de contrition. Le prêcheur le commence aussitôt d’une voix lugubre et attendrissante, s’arrête à chaque phrase, que tout le monde répète à voix haute avec lui. L’acte de contrition fini, il descend de la chaire, et s’en retourne à la tête des douze prêtres; et les jeunes femmes sortent de l’église, laissant leur tristesse et leur repentir à la porte; elles passent à travers une haie de jeunes gens, saluant et souriant à droite et à gauche. Que pensez-vous, monsieur le chevalier, de la dévotion portugaise? — Elle me rappelle une pièce de Voltaire, intitulée: Jean qui pleure et Jean qui rit.[62] — Ces bons Portugais ont un général que leurs ennemis redouteraient peu, c’est saint Antoine de Padoue. Pierre II, roi de Portugal, lui en expédia la patente, fît porter son image devant l’armée, dans une litière superbe, et ordonna qu’on lui rendit tous les honneurs dûs à son grade. Depuis cette nomination au généralat, le roi régnant va tous les ans, la veille de la fêle du saint, à l’église de Saint-Antoine, assiste à ses vêpres, et lui fait présent d’une somme d’argent. Voici une autre cérémonie du jeudi saint. On me pressa beaucoup d’aller à la paroisse pour la voir. L’église était toute tendue de noir; cette tenture couvrait les fenêtres; l’église n’était éclairée que par la lueur sombre de quelques flambeaux; dix à douze prêtres étaient couchés ventre à terre sur les marches de l’autel, tenant en main une palme et un cierge éteint. On chanta l’office divin d’une voix lugubre, tout portait dans l’ame le recueillement et la tristesse; mais au gloria in excelsis, tout-à-coup la tenture noire tombe, et découvre la tapisserie la plus éclatante; les lumières brillent de toute part; l’autel, surtout, devient éblouissant. Les prêtres se relèvent, la palme d’une main, et des cierges allumés de l’autre; une musique bruyante et harmonieuse se fait entendre. Derrière l’autel, on voit J. C., l’air radieux, qui s’élève insensiblement, et va se perdre dans des nuages colorés qui planent sous la voûte du dôme. Ce spectacle magnifique répand la joie dans toute l’église, et dès ce moment, les plaisirs et les amours, que le carême avait exilés, reviennent dans la ville, et de nouveaux péchés succèdent aux anciens effacés par la confession. Milord, lui dis-je, vous avez fait la description d’une fête d’opéra. — Moi-même je croyais me trouver à celui de Paris; au surplus, on a raison d’amuser, d’intéresser le peuple par des spectacles; plus une religion est riante, plus ses cérémonies frappent les sens, et plus elle enchaîne les cœurs: voilà pourquoi le presbytérianisme s’affaiblit insensiblement à Londres. J’ai vu à Tolède, dans la semaine sainte, une procession beaucoup plus ridicule. Elle était composée d’hommes masqués, qui se flagellaient et répandaient des ruisseaux de sang. On y voyait les douze apôtres en longue perruque de chanvre, tenant à la main un gros livre, et ayant derrière la tête un miroir qui signifiait qu’ils lisaient dans l’avenir; ensuite venaient les figures les plus hideuses, représentant les Juifs qui avaient sacrifié Jésus-Christ. Elles étaient suivies des mystères figurant des farces sacrées. Mais pour vous égayer et nourrir vos réflexions, je vais opposer à ces cérémonies des prêtres catholiques, celles des derviches de la religion musulmane. Ils s’assemblent le vendredi et le samedi dans une grande salle, où ils se tiennent debout, les yeux baissés, et les bras croisés, pendant que l’iman ou le prédicateur lit, dans une chaire placée au milieu de la salle, quelques passages du Coran; ensuite huit ou dix d’entre eux jouent de certaines flûtes. Le concert fini, on reprend la lecture, après quoi on recommence à chanter et à jouer des instruments, jusqu’à ce que le supérieur, coiffé de vert, commande une danse religieuse. Tous les derviches sont debout autour de lui; et tandis que plusieurs continuent à faire résonner leurs flûtes, les autres retroussent leur robe, qui est fort ample, et tournent en rond et en mesure avec une vitesse surprenante. Cette danse dure environ une heure, sans qu’ils en soient étourdis; à la fin ils s’écrient qu’il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu, et que Mahomet est leur saint Prophète: ensuite ils baisent la main de leur supérieur, et se retirent.
Un capucin entra dans ce moment, et demanda l’aumône pour le couvent. — Il est donc bien pauvre lui dit milord. — Oui, monsieur, nous vivons de charités. — Mais si tout le peuple vivait de charités, qui cultiverait la terre? — Ce seraient les milords et les grands seigneurs. Milord sourit à cette réponse. Mais, dit-il, pourquoi cet habit grotesque et cette longue barbe? — C’est le bienheureux Mathieu de Baschi, réformateur de notre ordre, qui nous a prescrit ce costume. Dans la nuit il entendit une voix qui lui ordonnait d’observer exactement la règle de saint François, notre patriarche séraphique, et de s’habiller comme la figure qu il avait sous les yeux; il voyait un fantôme couvert de notre robe et d’une barbe épaisse. — Et vous croyez sans doute, avec ce costume bizarre, vous attirer la vénération et l’argent du peuple? Vous savez que l’habit ne fait pas le moine. — Pardonnez-moi; les milords et les seigneurs portent des crachats, des cordons, de beaux habits, pour en imposer au peuple; l’appareil est différent, mais l’intention est la même que celle des capucins: donc l’habit fait le moine. — Mon père, vous avez de l’esprit. — Je ne suis qu’un pauvre capucin. — Voulez-vous boire un verre de vin de Malaga? Mathieu de Baschi ne le défend point. — Non, c’est Dieu qui fait fructifier les vignes; il est permis d’user modérément de ses bienfaits. Après que le capucin se fut abreuvé de très-bonne grâce d’un verre de vin, milord lui donna une guinée. Le moine, en la recevant, lui dit: Nous prierons Dieu pour vous. Mais, repartit le milord, je suis Anglais et hérétique? — Eh bien, nous prierons pour votre conversion; et il sortit à ces mots. Je dis à milord qu’il avait été bien généreux. — C’est une aumône peut-être mal placée; mais quand on oblige, il ne faut pas y regarder de si près. Je lui contai alors l’histoire de l’hermite de Carthagène. La folie de ce mari, dit-il, ne m’étonne pas: dans ce climat brûlant, trois furies agitent le cœur de l’homme, jalousie, amour et vengeance. Je vous raconterai à ce sujet quelques anecdotes sur la mort de la célèbre Inès de Castro, femme de Pierre Ier, roi de Portugal. Trois courtisans, sous le règne de son père, assassinèrent, de son aveu qu’ils avaient extorqué, cette tendre et fidèle épouse. Pierre, tant que vécut le roi, dissimula, et nourrit la vengeance dans le fond de son cœur. Son père expiré il demanda au roi de Castille les assassins de sa femme. Deux lui furent livrés, l’autre s’échappa: il leur fit arracher le cœur, et ordonna ensuite l’exhumation de sa malheureuse épouse, morte depuis cinq ans: c’était en 1360. Il revêtit ce cadavre d’habits royaux; lui mit la couronne sur la tête, et obligea les gens de sa cour à venir baiser le bas de sa robe. Cette cérémonie dégoûtante terminée, il ordonna de magnifiques funérailles, et fit transporter son corps, sur un char magnifique, au monastère d’Alcobala, à dix-sept lieues de Coimbre. Le char était précédé d’un nombre prodigieux de personnes en habit de deuil, et un cierge à la main. Un grand cortége suivait le cercueil qui fut déposé dans un superbe tombeau de marbre, sur lequel s’élevait la statue d’Inès à genoux et en habits royaux.
Après ce récit, milord me proposa d’aller nous promener hors de la ville. Je le menai dans un bois d’oliviers de mille pas d’étendue, très-peu éloigné: nous admirâmes la grosseur des olives, qui ressemblent à des œufs de pigeons. Les Romains, me dit milord, en fesaient venir pour leur table. Pline-le-Jeune, en invitant un de ses amis, lui écrit qu’il aura des olives d’Andalousie. De ce bois nous allâmes sur les bords charmants du Guadalquivir, où nous vîmes des coursiers superbes, de belles dames avec leurs cortejos, de gros chanoines enfoncés dans leurs lourds équipages, et quantité de baigneurs, qui se jetaient tout nus dans la rivière, et que les femmes lorgnaient du coin de l’œil. Milord, enchanté de cette promenade, et de la sérénité du ciel, s’écria: Quel dommage que ce pays ne soit pas habité par des Anglais! — Ou par des Français, milord. Ce beau terroir a été nommé le jardin d’Hercule. La nuit nous fit rentrer à l’auberge. Nous prîmes du thé, après quoi, je fis mes adieux à milord, et lui promis d’aller bientôt le joindre à Cordoue, où il devait faire quelque séjour.
Le lendemain matin le comte d’Avila vint me voir, et me proposa de me conduire à un puits qu’un saint et une pierre rendaient fameux. Je lui demandai si c’était le puits de la Samaritaine ou celui qu’un Ange découvrit à Agar dans le désert. Non, me répondit-il, c’est celui de saint Isidore, ancien évêque de cette ville: il est beaucoup plus connu et révéré ici que tous ceux que vous citez. Partons, je vous expliquerai la cause de sa célébrité. Lorsque nous y fûmes arrivés: Vous voyez, me dit-il, la cavité de cette pierre produite par le frottement de la corde du puits? — Oui, mais je n’y vois rien de miraculeux. — Vous allez admirer les grands effets produits par de petites causes. Cette excavation est cause que saint Isidore est devenu un grand homme. Ce saint, dans sa première jeunesse, avait l’esprit lourd, sombre et lent. Son maître, fatigué de sa stupidité, le traitait durement. Un jour l’enfant, au désespoir de ses rigueurs, se sauva de la maison paternelle, et s’arrêta près de ce puits, pleurant sa destinée, et ne sachant où se réfugier. Le hasard lui fait jeter les yeux sur cette pierre ainsi creusée; par une réflexion au-dessus de son âge, il devina que le frottement continuel de la corde avait produit cette cavité, et qu’ainsi le travail et la constance pouvaient vaincre la nature. Frappé de cette idée, il retourne chez son père, se livre à l’étude avec ardeur et ténacité, et le succès couronna ses efforts: il devint savant, évêque de cette ville et saint. — Je ne suis plus surpris de la célébrité de ce puits; Virgile avait dit avant saint Isidore: Labor improbus omnia vincit.
Je séjournai encore une semaine à Séville, passant la plus grande partie de mes journées dans l’aimable société du comte d’Avila: je fus comblé d’amitiés et de caresses par ces deux charmants époux. La veille de mon départ, la comtesse me demanda comment je me vengerais de Séraphine? — En lui rendant service, si je le puis. — Vous êtes généreux! — Et pourquoi aurais-je des projets de vengeance? Elle m’a aimé, je lui dois de la reconnaissance; son cœur n’est plus à moi, elle est maîtresse de le reprendre. Je la regrette, je ne l’aime plus; mais je ne la hais pas. Ces aimables époux furent aussi affligés que moi d’une séparation qui devait être éternelle. Cette pensée fatale de quitter pour jamais des amis auprès desquels on voudrait finir sa vie, devrait dégoûter des voyages toute ame sensible: mais notre curiosité, notre vague inquiétude nous arrachent tous les jours aux plus douces situations.
Je voyageai de Séville à Cordoue avec un négociant juif nouvellement converti. D’abord il fut assez réservé avec moi; mais quand je lui eus inspiré de la confiance, comme Français et militaire, il jeta son masque et commença à se moquer des Espagnols, de leurs reliques, des miracles de leurs saints, et de tant de vierges arrivées en Espagne par la région du ciel. Je lui demandai alors pourquoi il avait abjuré la religion de ses pères? — Parce que je n’ai pas voulu être rôti vif comme un chapon. J’étais dans les cachots de l’inquisition, il fallait opter entre le bûcher et le christianisme. Je me suis décidé pour le parti le plus doux: j’ai été régénéré, baptisé à Burgos, par son évêque, en grande cérémonie. Nous étions cinq Hébreux. Après qu’on nous eut confessés, on célébra une grand-messe où nous assistâmes et communiâmes. Le peuple, avide de voir des Hébreux christianisés, se porta en foule dans l’église. Mes camarades et moi nous nous moquions et des cérémonies et du sot peuple, et de ses prêtres qui croyaient que leur religion valait mieux que la nôtre, comme si la religion donnée par Dieu même à Moïse sur le mont Sinaï, n’était pas la seule véritable; et si l’Être-Suprême, cet Être immuable dont la volonté est fixe, la prescience infaillible, pouvait proscrire un culte qu’il a ordonné, chéri, pour en commander un autre. Je compris par ce discours que ces conversions publiées en Espagne avec tant de pompe et de célébrité, ressemblaient à celles que fesaient dans les Cevennes, sous Louis XIV, les missionnaires, aidés des dragons.
Ce qui m’étonna le plus dans cet homme qui se moquait des Espagnols, de leurs madonnes et de leurs superstitions, que je croyais un grand sceptique, c’est que lui-même était infatué de toutes les bizarreries superstitieuses du judaïsme. A dîné on nous servit du porc frais; il refusa d’en manger, parce que la loi de Moïse le défendait. Il n’aurait pas touché à une langouste, à un poisson avec écaille. Je lui demandai si sa nation attendait encore le Messie? — Assurément! me dit-il; mais son avénement sera précédé de grands miracles; Dieu suscitera les trois plus abominables tyrans qui aient existé, et qui nous persécuteront cruellement; ils feront venir des extrémités du monde, deux hommes noirs qui auront deux têtes, sept yeux étincelants, et un regard si terrible que personne n’osera paraître en leur présence: l’Ante-Christ alors viendra; mais son règne sera court; cette affreuse désolation finira par le son éclatant de la trompette de l’archange Michel, au bruit de laquelle paraîtra tout-à-coup le Messie, de la race de David, accompagné du prophète Élie; il sera le libérateur de toute la postérité d’Abraham; l’Ante-Christ voudra le combattre; mais il fera pleuvoir sur son armée un déluge de soufre et de feu, et l’exterminera entièrement. Le Messie, après sa victoire, donnera à son peuple assemblé dans la terre de Canaan, un grand repas, dont le vin sera celui qu’Adam lui-même fit dans le paradis terrestre, et qui se conserve dans de vastes celliers creusés par les anges au milieu de la terre; ensuite il rétablira les murs de Sion, le temple de Jérusalem, sur le même plan de celui qu’Ezéchiel vit dans une vision; sa puissance s’étendra sur toute la terre, et il fondera ainsi la monarchie universelle. — Je vois bien, lui dis-je, d’après une si belle expectative, et de si grands prodiges annoncés par votre Talmud, que vous avez raison de vous moquer des Espagnols, de leurs madonnes et de leurs miracles; mais vous avez fait sagement de ne pas vous laisser brûler tout vif par les inquisiteurs, et d’attendre en bonne santé l’arrivée de votre Messie. Cependant ce négociant, qui avait changé son nom de Jacob en celui de Dominique, avait de l’esprit et même de la philosophie, excepté quand il s’agissait de sa religion; alors le philosophe disparaissait et montrait les oreilles du Juif: c’était son coin de folie, dont tous les hommes, et même les plus sages, ont une certaine dose plus ou moins forte, ce qui explique leur inconséquence et leurs préventions. Il revenait de Bilbao, capitale de la Biscaye. J’ai trouvé dans cette province, me disait-il, la liberté et l’hospitalité. Les Castillans sont graves, taciturnes, fiers, et pauvres comme leur plaine: en Biscaye, tout respire l’aisance et la gaîté. Ce peuple descend des anciens Cantabres qu’Auguste ne put soumettre entièrement. Les Biscayens sont bien faits et actifs; j’ai été surtout frappé de la beauté des femmes: j’en ai vu de célestes; elles sont grandes, sveltes et enjouées; leur vêtement est propre et champêtre; leurs cheveux tombent en longues tresses sur leurs épaules, et un mouchoir arrangé par la coquetterie couvre leur tête: le dimanche elles portent ordinairement des habits blancs attachés avec des rubans couleur de rose. Je doutai, en les voyant, que le roi Salomon, parmi ses sept cents femmes, en eût beaucoup d’aussi belles. Ce peuple est si jaloux de sa liberté qu’il a toujours refusé le titre de maître au roi d’Espagne, et ne l’appelle que seigneur, et n’a jamais voulu souffrir chez lui l’établissement des douanes. La fertilité du terroir de Bilbao, et l’activité de son commerce rendent cette ville très-florissante; ses principales branches sont la laine, le fer et les châtaignes qui naissent avec profusion dans toute la Biscaye. Les paysans, au commencement de novembre, les portent à la ville sur de petites charrettes traînées par des bœufs; tous les chemins en sont couverts: ils les déchargent un peu au-dessus de la ville, dans des barques qui les transportent sur des navires marchands qui vont à Londres, à Bristol, à Amsterdam ou Hambourg. Ces Biscayens, si gais, si hospitaliers, détestent les Français et les Juifs: les premiers, par préjugé national; les seconds, par fanatisme. Ils sont plus favorables aux Anglais et aux Allemands.
Après cette longue narration, M. Dominique-Jacob me demanda la permission de faire sa méridienne; il était deux heures après midi, et le soleil était presque aussi chaud que le soleil du mois de mai à Paris. Pendant ce sommeil et que la voiture marchait, je m’amusai à considérer mon Juif: quoique grand et bien fait, sa physionomie et sa pâleur portaient le caractère distinctif de sa nation; j’aperçus un scapulaire placé entre sa veste et sa chemise. Ah! embustero (fourbe), me disais-je tout bas, comme tu te joues des hommes! Fesait-il bien, fesait-il mal? je ne déciderai pas la question.
Mais renoncer au Dieu que l’on croit dans son cœur,