En allant dîner, don Pacheco m’annonça que c’était vendredi, et que je ferais maigre. Je ne puis, disait-il, sans pécher mortellement, vous donner de la viande; mais vous dînerez avec la marquise dona Theresa, à laquelle je suis très-attaché, et dont le mari commande depuis deux ans dans la nouvelle Espagne. C’est une femme charmante, mais excessivement jalouse; elle m’arracherait les yeux à la moindre infidélité. Nous aurons aussi le père don Basile, mon confesseur, qui sera le vôtre, si vous le désirez. Ma foi, lui dis-je, je n’ai sur ma conscience que des péchés français, et je les rapporterai dans ma patrie. Cette observance du maigre à table avec son confesseur et sa maîtresse ne m’étonnait pas. Le duc de Berri, frère de Louis XI, soupait avec la sienne et son aumônier, lorsqu’il fut empoisonné par ce misérable prêtre, que le roi avait séduit.[63]

Don Pacheco, pendant le repas, fut très-galant pour sa maîtresse, très-attentif pour son confesseur, et très-aimable pour moi. Le moine jacobin nous apprit, au sujet du carême, que jadis on arrachait la langue à tout impie qui mangeait de la chair dans ce saint temps. J’observai qu’il aurait mieux valu lui arracher les dents si nécessaires à la mastication. En Turquie, ajoutai-je, on verse du plomb fondu dans la bouche d’un homme qui a bu du vin. Per la Virgen, s’écria don Pacheco, si j’avais eu le malheur d’être né Musulman, je boirais du vin, j’aurais des femmes tant que je pourrais; et puisque je devrais être damné, je ferais mon paradis dans ce monde!

Le père don Basile, qui croyait que Dieu avait renouvelé pour lui le miracle de l’apostolat, fut de son avis; et, à ce sujet, il nous lit un panégyrique de saint Dominique, fondateur de son ordre. C’est, dit-il, un de nos plus grands saints; nous lui devons l’institution du rosaire dans lequel la mère de Dieu est invoquée cent cinquante fois. Ce grand saint, animé par un zèle apostolique, a combattu en personne, le crucifix à la main, dans l’armée du comte de Monfort, contre les Albigeois. Notre ordre a donné à l’église trois papes, quarante-huit cardinaux, six cents archevêques, et quinze cents évêques; de plus, quantité de patriarches, de saints, de confesseurs de rois, et une foule de fameux théologiens. Je convins que l’univers avoit de grandes obligations à son ordre. Par saint Pierre et saint Paul, s’écria-t-il, les jacobins sont les colonnes du temple du Seigneur; et tant qu’ils existeront, nul Samson ne pourra les ébranler...

La marquise à son tour nous parla des visions béatifiques de son aïeule, et de ces visions, passa aux intrigues galantes de la ville, que la médisance assaisonna de son sel piquant. Don Pacheco nous entretint de la bravoure espagnole, de leurs hauts faits d’armes, et de l’antiquité des grandes maisons d’Espagne, les premières de l’Europe. J’écoutais tous ces récits avec admiration, approuvant tout d’un signe de tête et de quelques monosyllabes; ce qui me rendait un convive très-intéressant. L’après-dînée, pendant que la sieste fermait tous les yeux et toutes les portes des maisons, j’allai parcourir la ville; les rues étaient presque désertes, et n’offrent guère plus de population aux autres heures. Beaucoup de maisons sont inhabitées. Quel dommage, disais-je, qu’un aussi beau climat, une terre si fertile soit dénué d’habitants, tandis que les hommes sont entassés sur les glaces de Pétersbourg et sous les brouillards de la Hollande! Mais si les hommes sont rares à Cordoue, les églises et les cloîtres y sont très-nombreux, et toujours assiégés d’une foule de mendiants qui vivent d’aumônes et de paresse. Cordoue est dans une situation charmante, au bord du Guadalquivir, que l’on traverse sur un pont magnifique; du côté du nord, la ville est dominée par la chaîne des montagnes de la Sierra-Moréna, sur la pente desquelles on trouve des jardins très-agréables, des vignes, des forêts d’orangers, de citronniers, d’oliviers et d’arbres fruitiers. Ces montagnes sont entrecoupées de vallées délicieuses, rafraîchies et arrosées par nombre de fontaines et de ruisseaux. Enchanté de l’aménité de ce lieu, je m’écriai: O fortunatos nimium sua si bona norint! Ah! si Séraphine avait été fidèle, c’est au bord de ces ruisseaux, à l’ombre de ces orangers que j’aurais joui de ses doux entretiens, de ses tendres caresses; que, dans les ravissements de l’amour, de l’aspect de la beauté du ciel, j’aurais adressé à l’Être-Suprême l’hymne de la reconnaissance! Au midi du Guadalquivir, on aperçoit une grande plaine. Les faubourgs de la ville sont très-vastes et très-beaux.

Le lendemain, en prenant le chocolat dans la chambre de don Pacheco, je m’amusai à observer la forme bizarre de son lit. La couchette était un assemblage de planches dorées posées sur les carreaux, et sur ces planches étaient deux matelas: ce lit sans rideaux n’avait d’autre ornement que la dorure des planches; au lever du maître, tout cet attirail est enlevé, et rangé dans un coin de la chambre.

Après le déjeûné, mon hôte me dit qu’il avait une nouvelle voiture, et que, si je voulais, nous irions l’essayer à la promenade. J’accepte. Nous descendons aussitôt; je veux y monter, mais il m’arrête, en me disant: nous suivrons le carrosse à pied jusqu’à l’église; je veux, pour éviter les malheurs qui pourraient survenir par la suite, qu’il ait eu d’abord l’honneur de porter notre Seigneur J. C. J’approuvai un acte religieux qui inspire de la confiance. La superstition est une maladie de la religion, qui quelquefois la soutient, et l’affermit.

Arrivés dans l’église, nous entrâmes dans la sacristie, et don Pacheco pria les prêtres qui portoient le viatique de se servir de son carrosse. Précisément il allait sortir, et le portedieu monta dans la voiture avec ses deux acolytes. En attendant, nous ouïmes la messe, où je m’aperçus que presque toutes les femmes avaient les yeux sur moi. Je compris que ma mésaventure avec Séraphine me rendait un objet de curiosité: mais ce qui me divertit beaucoup, ce fut la présence de M. Jacob-Dominique, l’hébreu nouveau converti: il entendait la messe avec une dévotion édifiante; il murmurait son rosaire; à l’élévation son front touchait la terre. Comme je le regardais attentivement, nos yeux se rencontrèrent, et je lui fis en souriant un signe d’approbation, qui le fit sourire à son tour. Le carrosse revenu, nous allâmes chercher la marquise dona Theresa, et nous partîmes pour un sitio qui lui appartenait, situé à mi-côte: le chemin était escarpé, très-rude; le cocher maladroit fit monter une roue sur un débris de rocher, et nous versâmes. La marquise jetait les hauts cris en appelant la Madonne à son secours: don Pacheco, étendu sur elle, le bras foulé et deux contusions à la tête, crioit: Jésus! Jésus! et jurait contre son cocher. Pour moi; sain et sauf, je me hâtai de les secourir. Dès que don Pacheco fut relevé, quoique souffrant beaucoup, il courut après son cocher, l’épée à la main: il voulait absolument le tuer; mais il eut des ailes aux pieds. Cependant, comme nous avions besoin de lui, son maître se calma, et promit de le laisser vivre encore quelque temps. Nous revînmes tristement à la ville; don Pacheco, en gémissant, me disait: J’ai été fort heureux d’avoir prêté mon carrosse à l’église avant d’y entrer; sans quoi nous tombions dans un précipice hérissé de rochers, où nous aurions tous péri: je trouvai cette manière de se consoler très-philosophique. Cependant, il fut obligé de garder la chambre pendant plusieurs jours, où il reçut la visite de toute la noblesse de la ville. Sa fille sollicita la permission de le voir, mais il fut inexorable.

On disserta beaucoup sur cet événement: les moines assuraient qu’il était sans exemple qu’un carrosse eût versé après avoir eu l’honneur de porter le venerabile. Je crus m’apercevoir qu’ils cherchaient à persuader que j’étais la cause de ce malheur, attendu l’indévotion et le scepticisme de notre nation, et surtout du militaire français. Une belle dame me demanda si je n’étais pas janséniste? — Non, lui dis-je, je suis capitaine d’infanterie.

L’après-dînée pendant la méridienne, j’allai chercher milord Dorset à son auberge; je lui demandai comment il se trouvait à Cordoue? — Je végète tout doucement, dit-il, je mange beaucoup d’oranges et bois d’excellent punch: je lis l’histoire d’Espagne de Mariana, je médite Pope et son Essai sur l’homme, où sous les couleurs d’une riche poésie, j’apprends à me connaître et à devenir meilleur; mais je puis dire avec plus de raison que lui, que tout est bien.[64] Vous ne soupçonneriez pas avec qui j’ai des conversations assez longues? avec mon cordonnier: cet homme, âgé d’environ dix lustres, fait des souliers depuis l’âge de douze ans; il ne sait ni lire, ni écrire, mais il a beaucoup voyagé. En fesant ses souliers, il roule dans sa tête des idées métaphysiques. L’autre jour il me disait: si notre ame est immortelle, elle n’a donc pas été créée? Car tout ce qui a été créé doit finir; donc, elle existait avant notre formation, et où? et comment? Et pourquoi a-t-elle animé mon corps plutôt que celui d’un autre? Est-ce qu’elle lui était destinée de toute éternité? Milord, tout cela m’embarrasse et m’inquiète quelquefois; mais quand je vois que cette pensée me tourmente trop, un verre de vin met mon ame à la raison. — Votre cordonnier, lui dis-je, me paraît un grand métaphysicien. Un philosophe grec découvrit un mathématicien dans un homme chargé d’un fardeau, par la sagacité avec laquelle il était arrangé; il le tira de son état pour en faire un savant. — Je ne pourrais pas rendre le même service à mon cordonnier: il prétend que tous les états sont égaux, et que l’ignorance et le savoir se touchent de si près, que ce n’est pas la peine de passer le pont, pour entrer dans le pays de la science. Je contai à milord l’aventure de don Pacheco, qui égaya beaucoup sa philosophie. J’aime, dit-il, la nation espagnole, et je lui pardonne sa superstition, qui n’altère ni sa gaîté, ni son penchant au plaisir, ni ses vertus sociales. Le peuple de Londres n’est point attaqué de cette maladie religieuse; mais il est sombre, débauché, et quelquefois féroce: ce que j’attribue à la tristesse et à l’âpreté de notre climat, et surtout à l’avarice et à la cupidité. Après une visite d’une heure, je le quittai en promettant de venir le prendre le lendemain matin pour aller nous promener ensemble.

J’allai faire la partie d’échec du malade; je ne me laissai pas vaincre comme autrefois à Perpignan: Séraphine n’était plus le prix de ma défaite; mais il s’était fortifié, et nous combattions à force égale. Je voulus hasarder quelques propos en faveur de sa fille. Ne m’en parlez jamais, me dit-il gravement; j’ai commandé ce matin cinquante messes pour l’ame de sa mère; lorsqu’elle sera sortie du purgatoire, elle priera pour sa fille.