Je trouvai à la porte de don Pacheco une femme âgée, qui, après m’avoir salué d’un ave Maria, me demanda si je n’étais pas le seigneur don Louis de Saint-Gervais; sur ma réponse affirmative, elle ajouta qu’Una Senora Hermosa (belle) désirait me voir et me parler. — Quel est son nom? — J’ai ordre de le taire. — Où est sa demeure? — A la plaza Mayor. — Je ne suis guère plus avancé. — Si vous voulez venir chez elle, je vous y conduirai. — C’est l’heure du dîné: — Eh bien, venez à quatre heures, après la sieste; rendez-vous à la porte de la cathédrale, j’y serai. — Ne pouvez-vous me dire ce que me veut cette belle dame? — Non, elle s’expliquera elle-même. — Puis-je lui être utile? — Oui, si votre ame a la générosité que votre physionomie annonce. — Je vous remercie; à quatre heures précises, je me trouverai devant la cathédrale. — Viva usted mil anos. — Je vous rends grâce, je n’en désire pas tant.

Je rêvai pendant le dîné à ce message; est-ce encore, me disai-je, une Angélique Paular, qui, pressée du besoin du mariage, veut m’honorer de sa tendresse et de sa main? ou quelque belle dame ennuyée des plaisirs de l’hymen, aspire-t-elle à ceux de l’amour? Soit curiosité ou tout autre intérêt, j’allai au rendez-vous. J’étais devant la mosquée d’Abderame, je regardais, j’admirais la superbe façade de cette église, où jadis les enfants de Mahomet, avec un autre culte, d’autres rites, venaient adorer le même Dieu que nous, lorsque j’entendis à mes oreilles: Dios bendiga ousia.[67] Je tournai la tête, et je reconnus la messagère du matin. Je la suivis, et nous entrâmes dans une maison de belle apparence. Elle me conduisit dans un salon où elle me laissa, en me priant d’attendre; ce que je fis en me promenant, car une agitation intérieure me forçait au mouvement. Quelle fut ma surprise, lorsqu’au lieu d’une belle dame, je vis entrer un beau jeune homme, qui me dit en m’abordant: Je viens vous faire les excuses de ma femme, elle est occupée dans ce moment; mais elle ne tardera point à paraître. — Je la prie de ne pas se déranger: puis-je vous demander à qui j’ai l’honneur de parler? — Mon épouse veut avoir le plaisir de se faire connaître et de se nommer elle-même. Après ces mots, nous nous promenâmes dans le salon, sans aucun motif de conversation, chacun de nous occupé à imaginer des phrases, et moi surtout impatient de savoir quel rôle je venais jouer dans cette maison. Mais j’entends ma femme, me dit cet époux; elle vient, je vous laisse avec elle; et soudain il s’éclipsa. J’aperçois alors à la porte du salon une femme d’une taille majestueuse, qui s’avançait à pas lents: je la regarde attentivement, sans bien démêler ses traits qu’ombrageait un voile blanc. Lorsqu’elle fut auprès de moi, elle me dit: Le chevalier don Louis ne me reconnaît pas? — Ah! pardonnez-moi, m’écriai-je, je vous reconnais à vos beaux yeux, et à votre voix si douce, si mélodieuse. Vous êtes la beauté que j’avais trouvée à Perpignan, que j’ai perdue à Cordoue, et qui m’a fait faire bien du chemin. A ce reproche, elle rougit, et baissa les yeux, et puis se rassurant, elle me dit: Vous m’en voulez beaucoup, j’ai de grands torts à vos yeux? — Plus je vous regarde, et plus je vous trouve coupable. — Savez-vous que vous parlez très-bien espagnol? — Je vous en ai l’obligation. — Eh bien, don Louis, je veux vous en avoir une bien plus importante, et je connais trop votre générosité, vos vertus, pour ne pas compter sur vous. — Je ne vous aurais jamais vue, vous ne m’auriez jamais aimé, que je ne pourrais rien refuser à la belle Séraphine. Qu’exigez-vous de moi? faut-il aller pour vous à Saint-Jacques-de-Compostelle, à l’église de Notre-Dame d’Atocha? — Vous n’irez pas si loin. — A propos, votre mari, mon heureux rival, est un très-joli homme; il ne laisse aucune consolation à mon amour-propre. — Vous n’en serez que moins indulgent pour moi. — Au contraire, j’en serai plus porté à vous obliger. Quel service puis-je vous rendre? — Celui de me réconcilier avec mon père: sa colère tombera devant vous; il vous aime beaucoup; c’est le regret de vous avoir manqué de parole, de ne pas vous avoir pour gendre, qui l’irrite le plus contre nous; et si vous voulez implorer notre grâce, je ne doute pas du succès de vos prières. — Il serait peut-être moins inexorable, si don Alonzo était gentilhomme. — Il a de la fortune, et vit noblement, et tout Espagnol riche est hidalgo ou passe pour tel.[68] — Je répondrai, madame, à votre confiance; je vais plaider voire cause, et non la mienne; j’oublierai la belle et tendre Séraphine, pour madame de la Roca. Son époux entra dans ce moment, et joignit avec beaucoup de grâce et d’intérêt ses prières à celles de sa femme. Il m’invita à dîner pour le lendemain: je le refusai, en lui alléguant que son beau-père me saurait mauvais gré de ma liaison avec eux, et que j’affaiblirais par-là mon influence et mon crédit. Mais je vais tâcher de réveiller sa tendresse pour vous, de rendre un père à ses enfants, et des enfants à leur père. Je ne quittai point cette brillante Séraphine, sans un vif serrement de cœur. Sa beauté était dans tout son éclat; l’hymen semblait avoir achevé l’ouvrage de la nature, en perfectionnant ses charmes: dans cette entrevue mon amour se réveilla, et le souvenir touchant d’avoir été aimé rouvrait une blessure encore récente.

Cependant je tâchai de rappeler toutes les forces de mon ame, et de l’ouvrir à la voix de l’honneur pour exécuter la noble commission dont j’étais chargé. Je me promenai sur la plaza Mayor, rêvant aux moyens que j’emploierais pour fléchir don Pacheco; je délibérais si je ferais agir sa maîtresse ou son confesseur. Réflexion faite, je crus devoir les exclure tous les deux. La marquise n’avait aucun intérêt à cette réconciliation, et le moine n’aurait pas voulu s’en charger de peur de déplaire à son pénitent, et de risquer son crédit. Pour conclusion je vis que je ne pouvais compter que sur moi-même. Attendons, dis-je, à demain; si don Pacheco a passé une bonne nuit, si sa digestion est bien élaborée, s’il est content de la marquise, je hasarderai ma requête.

Heureusement je le trouvai de belle humeur. Il avait bien dormi; la marquise venait de lui envoyer un scapulaire brodé de sa main, dont il me fit admirer le travail et l’élégance; et pour accroître sa gaîté, je lui proposai une partie d’échec: c’était proposer une bataille à Charles XII, ou à un poète de me lire ses vers. Je me laissai vaincre deux fois; Pompée n’était pas plus heureux en montant sur son char triomphal au Capitole, après avoir vaincu Sertorius. Il me parla ensuite avec transport de sa belle marquise, me vanta sa fidélité, sa tendresse, et me dit qu’il comptait lui laisser dans son testament un legs considérable, et qu’il voulait être enterré en habit de religieux. — Croyez-vous, lui dis-je en riant, entrer dans le Ciel à la faveur de ce déguisement? — Non, mais je m’habille ainsi pour que le diable n’enlève pas mon ame en chemin. — Que laissez-vous à votre fille? — Son mari; que lui faut-il de plus? — Votre tendresse et son pardon. — Elle ne les aura jamais: elle m’a fait manquer à ma parole, à la reconnaissance, elle a trahi ma confiance, mes bontés! — Mais c’est moi qui suis le plus maltraité, le plus malheureux: je perds un beau-père illustre, une grande alliance, et une femme charmante: cependant je lui pardonne son inconstance, et je vous rends votre parole. — L’exemple est beau et digne d’un chevalier français; mais notre position est différente: vous perdez une femme, et vous en retrouverez une autre; et moi je perds une fille que j’aimais, et je trouve un gendre que je n’aime pas, et dont je ne puis me défaire. Que diraient mes ancêtres, si j’avouais un commerçant pour l’époux de ma fille? Que penserait ce trisaïeul de ma grand-mère, Martin Bozo, chevalier de l’ordre de la Bande, mort à l’âge de cent vingt ans, après avoir fait cent campagnes et vu une infinité de combats et de batailles? — On m’a assuré que don Alonzo de la Roca était extrêmement flatté de votre alliance; il prétend que le titre de votre gendre l’anoblit plus que ne ferait celui de grand d’Espagne. Je m ’aperçus que cette phrase chatouillait son amour-propre. J’ajoutai: Don Alonzo a reçu une excellente éducation, sa figure est charmante, son air noble; on le prendrait pour un grand seigneur. Il a pour vous, pour vos belles qualités, la plus grande vénération; il vous regarde comme un de ces braves chevaliers qui, jadis, firent tant d’honneur à l’Espagne. Il jouit d’une grande opulence, et vous savez quelle considération, quels hommages elle attire; elle mène à tout. De plus, monsieur, vous croyez me devoir quelque dédommagement pour la perte que je fais; eh bien, accordez à ma prière la grâce de vos enfants: ce sera ma récompense et le plus grand de vos bienfaits. — Votre générosité, votre éloquence, en me frappant d’admiration, m’entraînent malgré moi: je fais grâce à ma fille à cause de vous, je consens à la voir. — Sans son époux? — Oui je le reconnaîtrai pour le mari de ma fille; mais de loin, sans le recevoir chez moi. — Un demi-bienfait n’est pas digne de vous; un cœur noble comme le vôtre s’abandonne à sa générosité, sans la circonscrire dans des bornes étroites. — Vous me pressez vivement! — C’est ma tendre amitié pour vous qui me fait plaider cette cause avec chaleur. — Allons, vous le voulez, je pardonne à tous deux, et je consens à les voir. A ces mots je l’embrassai, le serrai dans mes bras, en l’assurant de ma reconnaissance et de celle de ses enfants. Il me permit de les amener le lendemain. Je courus sur-le-champ leur porter cette heureuse nouvelle. Séraphine, l’œil mouillé de larmes me remercia dans les termes les plus affectueux. Nous arrêtâmes que je viendrais les chercher le lendemain à l’heure du déjeûné de don Pacheco. Je conseillai à don Alonzo la parure la plus élégante, et à sa femme l’habit le plus simple et le plus modeste.

J’allai les prendre à l’heure convenue. Séraphine, un voile blanc sur la tête, sa basquine pour toute parure, pâle et tremblante, ressemblait à la belle Iphigénie que l’on menait à l’autel; et son époux, jeune et bien fait, était paré, comme un jour de noces, d’un habit bleu céleste brodé en argent, et d’un chapeau orné de grandes plumes blanches; la garde de son épée était d’un acier brillant, et les pierres de ses boucles étincelaient du feu des diamants. Dès que nous fûmes chez don Pacheco, j’allai le prévenir de l’arrivée de ses enfants. Il appela aussitôt son valet de chambre, se fit donner son plus bel habit, sa clef de chambellan, sa croix de Calatrava, son grand chapeau galonné d’or, orné de plumes, sa longue épée, qu’il attacha à ses cotés après l’avoir baisée, fit placer dans son antichambre tous ses nouveaux et anciens domestiques, car, selon l’usage charitable des Espagnols, il nourrissait dans sa maison tous les domestiques de son père et de sa mère, et quand tout fut en ordre, il me permit d’amener don Alonzo de la Roca et sa femme. J’allai les chercher. Je donnai la main à Séraphine, qui tremblait comme la colombe dans les serres de l’épervier: son mari nous suivait, et semblait se rassurer caché derrière nous. Don Pacheco était debout au milieu de la chambre, appuyé sur sa canne à pomme d’or, le chapeau sur la tête, la physionomie austère et fière: c’était un préteur romain sur son tribunal. Voici, seigneur don Pacheco, lui dis-je en entrant, votre fille et votre gendre qui viennent embrasser vos genoux, et implorer leur grâce. Alors Séraphine se précipita à ses pieds; mais elle faillit à se trouver mal. Son père s’empressa de la relever et de la faire asseoir. Ensuite il jeta les yeux sur son gendre, dont la bonne mine, l’éclat des vêtements, paraissaient lui faire une vive impression. Don Alonzo, les yeux baissés, gardait le silence. Pour terminer l’embarras des trois acteurs de cette scène, je dis à don Pacheco: Vos deux enfants, navrés de repentir d’avoir pu vous déplaire, vous implorent à genoux et demandent leur grâce et votre bénédiction. Votre fille ne peut vivre si vous ne lui pardonnez, si elle n’a plus votre tendresse. Allons, seigneur don Pacheco, écoutez la nature, votre générosité et votre clémence, embrassez votre fille.

Séraphine alors se leva pour se jeter au cou de son père qui la prévint et la prit dans ses bras. Séraphine pleurait; don Pacheco, pour conserver sa dignité, retenait ses larmes qui voulaient s’échapper. — Ah! mon père, lui dit Séraphine en sanglotant, me pardonnez-vous? — Oui, oui, je te pardonne; que Dieu te pardonne comme moi et te bénisse! Votre gendre, lui dis-je, est sans doute compris dans l’amnistie? — Oui, c’est un très-joli garçon. Don Alonzo, ajouta-t-il, en fixant les yeux sur lui, j’avais promis ma fille à don Louis de Saint-Gervais, bon gentilhomme, brave chevalier français, capitaine d’infanterie, qui a fait sept campagnes, a reçu deux blessures glorieuses et m’a rendu de grands services; vous avez employé la séduction et aspiré à mon alliance sans être gentilhomme. — Ah! s’écria Séraphine, je suis aussi coupable que lui! Et puisque vous m’avez pardonné, mon époux mérite la même indulgence. J’ajoutai: «Il est digne de votre tendresse et de vos bontés, par son respect et son admiration pour vous, et son amour pour votre fille: s’il n’est pas né hidalgo, il en a les sentiments, et la bravoure, et la bonne mine; ses titres de noblesse sont dans son ame.» — Monsieur, je vous reconnais pour mon fils, à condition que vous quitterez votre commerce, et que vous entrerez dans la garde espagnole; vous êtes jeune, riche et bien fait; j’ai des amis à la cour, je vous ferai nommer alfierez (enseigne). Un jour vous pouvez devenir capitaine, colonel; le gendre de don Pacheco Lasso, conde de Montijo, caballero del orden de Calatrava, gentilhomme de la chambre de sa majesté catholique, doit avoir un état brillant, et qui réponde à la splendeur du sang auquel il s’allie. Don Alonzo lui répondit qu’il embrasserait volontiers un état qu’il aimait, et qui devait le rendre plus agréable à son beau-père, dont il désirait vivement l’estime et la tendresse. — Allons, monsieur, je suis content de vous, je vous reconnais pour mon fils, et pour un véritable gentilhomme: allez faire venir vos effets, vous logerez dans ma maison, et vous trouverez en moi un bon père. Ainsi se termina, à la satisfaction des intéressés, une scène qui leur avait donné bien de l’inquiétude. Brave chevalier, me dit don Pacheco, je donnerais la moitié de mon bien pour que vous fussiez Espagnol et que vous demeurassiez avec nous: mais partout où vous serez, à Paris, en Perse, à Pékin, mon souvenir et mon amitié vous suivront toujours. Séraphine me dit qu’elle n’oublierait jamais don Louis et sa générosité. — Ni moi non plus, la perte que j’ai faite. A ces mots, ses beaux yeux semblèrent me dire que je n’étais pas encore entièrement effacé de son cœur, et que je ne devais mon malheur qu’à mon absence un peu trop prolongée.

Rien ne me retenait plus à Cordoue; mon projet était, en retournant en France, de m’arrêter quinze ou vingt jours à Valence, pour les passer au sein de l’amitié avec don Inigo et avec son aimable fille; mais j’attendais le retour de don Manuel et du père don Augustin, pour aller avec eux et l’hermite de Carthagène, à la nouvelle colonie de la Sierra-Moréna. Milord Dorset partit bientôt pour l’Italie, où il allait, disait-il, comparer le vin de Monte Pulciano et le Lacrima Christi avec le Malaga et le Xerès, et la galanterie et la superstition espagnoles avec la volupté et la dévotion italiennes. La veille de son départ je passai avec lui toute la journée. Nous allâmes nous promener dans les belles vallées des environs, nous gravissions sur les hauteurs; de-là nous portions nos regards sur cette terre fortunée qui déployait devant nous sa fertilité et sa magnificence. «Du temps des Romains, me dit milord, le produit des chardons montait à cinquante mille écus, et maintenant dans les années d’abondance on fume les terres avec des citrons.» Nous rencontrions nombre de femmes avec des chapeaux ronds sur leurs voiles et des basquines de couleur, montées sur de petites bourriques, la plupart d’une figure agréable, relevée par de beaux yeux; mais ce qui les rendait plus intéressantes, c’était leur gaîté et le doux sourire dont elles nous caressaient en passant près de nous. — Ah! bienheureuse influence du climat, s’écria milord, l’homme et la terre, tout est ici heureux et riant!

De retour à la ville, nous entrâmes dans une église remplie de caisses d’orangers et de vases de fleurs, et parquetée de gazons fleuris; une multitude d’oiseaux voletants çà et là, semblaient, par des chants d’allégresse, célébrer les louanges du Seigneur, et le remercier de ses bienfaits. «J’ai vu, me dit milord, dans les églises de Madrid, des fontaines dont l’eau tombait dans des bassins d’argent ou de marbre, entourées d’orangers renfermés dans de belles caisses, et de cages remplies d’oiseaux. Jadis à la messe de minuit, des religieux dansaient dans l’église au son des instruments; ils disaient que l’on ne peut trop se réjouir de la naissance du Seigneur: des railleries ont fait supprimer ces danses; mais il y a encore des processions où des hommes et des femmes dansent ensemble devant l’image de la Vierge, au son des castagnettes et d’autres instruments. Le jeudi saint à Ségovie, huit hommes métamorphosés en géants, et conduits par un nain, précèdent un autel magnifiquement décoré, et chargé du Saint-Sacrement: cet autel, porté par des hommes cachés sous des tentures, paraît marcher tout seul; d’autres hommes, représentant des animaux, l’environnent; tandis que divers personnages, armés de castagnettes, dansent autour des prêtres, au son des flûtes et des tambourins. Les danses, les chants, les parures champêtres des églises attachent les peuples à la religion, surtout ceux du midi. Où la superstition a-t-elle eu plus d’empire qu’à Rome? Où conserve-t-elle mieux sa puissance que dans l’Italie moderne? Les auteurs Arabes rapportent que Mahomet fit un pélerinage à la Mecque à la tête de quatre-vingt-dix mille hommes, suivi d’un grand nombre de victimes ornées de fleurs et de banderolles, et que parvenu dans le temple, il baisa respectueusement l’angle de la pierre noire, fit sept fois le tour du sanctuaire d’Ismaël; les trois premiers d’un pas précipité, les autres plus lentement; il s’approcha ensuite du marche-pied d’Abraham, et alla baiser une seconde fois l’angle de la pierre noire. Les Grecs soutenaient leur religion par leurs fêtes et leurs pompeuses théories. Le christianisme pénètre de vénération et d’amour les ames sensibles des Italiens et des Espagnols par l’image d’une vierge belle, touchante et portant un dieu-enfant dans ses bras. Je conviens cependant que dans ces climats, l’église indulgente pour la faiblesse et la fragilité des hommes, semble n’exiger d’eux que l’observance des rites, des jeûnes et du carême: le joug de cette religion n’est pas accablant; ses liens sont faibles et peu serrés; mais son règne en sera de plus longue durée. Un jour Sixte-Quint, à qui l’on disait que le calvinisme défendait rigoureusement les plaisirs de l’amour, s’écria:

Non si chiava in questa religione, non durara.[69]

A la porte de l’église, un mendiant s’adressant à milord, lui dit: Caballero perdone usted, non tengo moneda.[70] Voilà, dis-je, milord, un pauvre qui demande l’aumône en termes bien civils. — Ce peuple est fier, il refuserait votre argent si vous l’humiliez: vous allez en juger, en voici un autre. Il arriva et tendit son chapeau; milord lui fit l’aumône, en lui disant: pourquoi ne travaillez-vous pas? — Il répondit: reprenez vos charités; je vous demande de l’argent et non des conseils. Les Espagnols, continua milord lorsque cet homme fut éloigné, tiennent leurs mœurs, leurs usages et leurs idiomes, des Romains, des Goths, des Sarrazins ou Maures qui ont conquis et habité l’Ibérie. Les Français même ont occupé la Catalogne, la Navarre et les Pyrénées; l’Espagne a reçu des Maures les combats des taureaux, les fêtes, la galanterie, la vaine gloire, l’ambition des titres fastueux, son goût pour les métaphores et les expressions emphatiques; et enfin la pompe et la majesté de sa langue qui manque de mollesse et de simplicité; les Goths leur ont transmis la valeur et la probité; les Africains la paresse, l’amour de la solitude et la jalousie pour les femmes. — Et les Français, que leur ont-ils donné? — Rien; ils n’avaient à cette époque que des mœurs grossières et féroces.