Vous voyez, mon père, qu’après notre mort, nous allons dans les Champs Élysées, où nous nous promenons, les bras croisés, sous des ombrages frais, avec Ovide, Properce, Sapho, Corine, Horace, Virgile, et notre aimable et savante compatriote Aloysya Sygea, favorite des muses latines.[73] Ce bon religieux s’est moqué des Champs Élysées, et de la promenade qu’y font les enfants d’Apollon. Il appelle cela des rêves poétiques, et il a ajouté que l’heure de la grâce n’était pas encore venue. Saint Augustin, me disait-il, comme vous, s’abandonnait au plaisir, aux femmes, n’aimait que le jeu, les spectacles, dans son enfance volait son père: enfin les larmes et les prières de sa mère, les épîtres de Saint Paul opérèrent sa conversion. Il avait alors à peu près votre âge, trente-trois ans. Je lui répondis que je n’en avais que trente-deux, et que j’attendrais encore, pour songer à réformer ma vie, que le soleil eût visité ses douze demeures. Je lui demandai où il avait laissé don Fernandès? — Dans une posada, non loin d’ici, encore revêtu de son habit d’hermite et de sa longue barbe, ornement qu’il veut conserver jusqu’après son entrevue avec sa tendre moitié. — Contez-moi comment s’est passée la vôtre avec ce mari jaloux, et comment vous l’avez arraché à sa caverne. — Je laisse au père don Augustin l’honneur de la narration. Il a joué le premier rôle, il est juste qu’il parle le premier. Après le déjeûné, je présentai mon ami à don Pacheco et à sa fille; il fut ébloui de la beauté de Séraphine. Je voudrais bien, me dit-il tout bas, faire un Ménélas du seigneur de la Roca. Don Pacheco le pria à dîner, lui offrit une chambre chez lui; mais don Manuel était trop épris de sa liberté, pour se soumettre à la moindre dépendance.

Nous nous rendîmes ensuite, chez don Augustin, que j’embrassai avec bien du plaisir; je lui demandai s’il avait été content de son compagnon de voyage. — Oui, il a toujours eu de l’appétit, de la gaîté et de la complaisance pour moi, et il a suivi le conseil que saint Paul donnait à Timothée: modico vino utere propter stomachum. Après quelques autres propos, il me fit le récit de son voyage. «Le septième jour, nous arrivâmes à dix heures du matin à l’hermitage de don Ambrosio. Il était assis devant sa porte, mangeant un morceau de pain qu’il partageait avec son chien. Sa longue barbe, ses cheveux hérissés, sa peau rembrunie, lui composaient une physionomie terrible. Je crus voir Caïn après l’assassinat de son frère. A notre approche il se leva: son fidèle Acate commença à gronder; mais il le fit taire. Dès qu’il eut reconnu don Manuel, il lui demanda de ses nouvelles et de celles de l’officier français; il nous invita ensuite à nous asseoir. Je n’ai pas, dit-il, de chaise à vous offrir, mais j’ai creusé un canapé au pied de ce rocher; le siége est un peu dur, mais il est analogue à mon hermitage. Je commençai par lui demander s’il était heureux au milieu de ces rochers. Non, me dit-il; mais je serais plus malheureux ailleurs: le bonheur n’existe nulle part. — Pardonnez-moi: soyez bien avec Dieu, aimez et secourez vos semblables, vous trouverez du repos et quelque félicité sur la terre. Point de crimes sans remords, point de vertus sans consolation. L’impétuosité des passions nous pousse sur des écueils où notre raison et notre bonheur se brisent; vous avez écouté la vengeance et la jalousie, et vous êtes tombé dans l’abîme du malheur. — Mon père, vous connaissez donc mes infortunes? Vous savez qu’une femme infidèle et parjure... Vous savez que j’ai puni le perfide? — Je sais tout; je sais qu’un épais nuage a offusqué votre raison, et quelle fureur s’est emparée de vos sens: mais votre épouse est vertueuse; votre prétendu rival vit encore, et n’est point coupable. — Que me dites-vous, s’écria-t-il! est-il possible? Non, je ne puis le croire. Alors don Manuel a pris la parole, et lui a conté les amours et le mariage du comte d’Avila, la douleur, la retraite de dona Francisca, et en même temps il lui remit de ses lettres écrites au comte ou à sa femme. En les lisant don Fernandès soupirait, sanglotait; ensuite il s’écria: Malheureux que je suis! j’ai outragé la vertu, l’innocence, l’humanité! O chère Francisca! pardon! pardon! Mais non, je suis trop criminel, j’en suis indigne. Rassurez-vous, lui dis-je: la vertu, la sensibilité pardonnent aisément au repentir. C’est la Providence qui nous envoie pour vous dessiller les yeux, et dissiper des soupçons qui offensaient deux êtres vertueux. Don Manuel lui apprit alors que sa femme, sept mois après son départ, lui avait donné un fils, et qu’elle s’était retirée avec lui et sa mère dans la nouvelle colonie de la Sierra-Moréna, où ils vivaient du produit d’un petit jardin. A ces nouvelles, don Fernandès, transporté de joie, baisa la main de don Augustin, et lui dit: «Mon père, vous êtes un de ces anges qui apparurent à Abraham, et vous descendez sur la terre pour me réconcilier avec la vie et avec Dieu: oui, avec Dieu, car, dans mon malheur, je l’accusais, je le méconnaissais! Recevez le vœu que je fais de jeûner tous les vendredis pendant trois ans, et d’aller dans un an à Saint-Jacques-de-Compostelle à pied, pour remercier le Ciel des grâces dont il me comble.» Don Augustin ajouta: J’aurais voulu m’opposer à ce pèlerinage; je n’aime pas qu’on abandonne sa famille et ses affaires pour aller courir le monde; nos prières montent au Ciel de tous les coins de la terre; mais ce n’était pas le moment de réprimer sa dévotion, et de borner sa reconnaissance envers l’Être-Suprême. Don Fernandès fit ses adieux à la caverne, baisa son crucifix, et nous partîmes aussitôt. Il a voulu garder sa barbe et son habit d’hermite, pour s’assurer par lui-même si sa femme l’aimait toujours, et lui pardonnerait ses fautes.

Après cet entretien, nous quittâmes don Augustin pour aller faire une visite à don Fernandès; il me reconnut, et me fit les plus tendres remercîments du service important que je lui avais rendu. O Providence! s’écria-t-il, si vous n’arrivez pas à ma caverne à l’entrée de la nuit, si, peut-être inspiré par Dieu même, je ne vous conte pas mon histoire, j’étais perdu à jamais! Vingt fois j’ai été sur le point de me poignarder, et tôt ou tard j’aurais succombé à mon désespoir. Il venait d’écrire au comte d’Avila, et il nous fit la lecture de sa lettre.

«Je rougis, monsieur le comte, je frémis de l’excès de mes torts; vous avez pardonné le crime de l’amour et de la jalousie, et votre générosité me rend encore plus coupable. Je vous dois mon retour à la raison, une femme adorée, et le bonheur du reste de ma vie; jugez de la force de mes remords et de la vivacité de ma reconnaissance. Je dois consacrer mes jours à l’expiation de ma faute, et à l’homme généreux que j’ai si cruellement offensé: je serais le plus ingrat, le plus lâche de tous les hommes, si j’oubliais vos bienfaits. Adieu, monsieur le comte, plaignez mes erreurs, oubliez-les, et accordez-moi, avec votre commisération, quelque peu d’amitié.»

Après cette lecture, nous arrêtâmes notre voyage pour le surlendemain. Don Fernandès voulait partir ce même jour; mais je lui fis entendre que, comblé des bontés de don Pacheco, l’amitié et la décence me défendaient un départ si précipité. Je lui dis que j’avais une lettre du comte d’Avila pour dona Francisca: il a voulu la prévenir de votre retour pour la préparer à votre vue, et affaiblir l’impression trop vive d’un bonheur inattendu. — Je ne crois pas qu’elle puisse me reconnaître sous cet habit d’hermite, et sous mon nouveau visage, défiguré par les souffrances et par ma longue barbe.

Retourné chez don Pacheco, je lui annonçai, avec un vif serrement de cœur, mon départ prochain. Séraphine en pâlit; son père s’écria: Pourquoi n’ai-je pas deux filles! Mais vous serez toujours mon enfant. Un moment après il me conduisit dans son cabinet, prit dans son bureau une bourse pleine d’or, et me l’offrit en me disant: Vous m’avez prêté, permettez que je vous rende le même service: tout voyageur a besoin d’argent. Comme je refusais, il s’écria: Quoi! j’accepte l’argent d’un gentilhomme français, et vous refusez celui d’un hidalgo espagnol, du conde de Montijo! Je compris que sa fierté serait blessée, et j’acceptai cent piastres, en lui disant qu’une plus grande somme m’embarrasserait. Fort bien, répondit-il; mais jurez-moi sur votre épée, foi de chevalier, que toutes les fois que vous aurez besoin de ma bourse, ou de quelque autre service, vous aurez recours à moi, à moi le premier, et à moi seul. J’ai toujours dans mon coffre deux cents quadruples, soit pour mes amis, soit pour les malheureux, et pour laisser des messes après ma mort. Je mis la main sur mon épée, et prêtai le serment.

La veille de mon départ je soupai avec cette aimable famille; mais je leur persuadai que nous nous reverrions le lendemain à déjeuner. Cependant Séraphine, en me quittant, me dit en me serrant la main: Mon cher don Louis, je ne vous oublierai jamais; puissiez-vous être aussi heureux que vous le méritez, et que je le désire! Rappelez-vous souvent que vous avez une tendre amie à Cordoue. Son mari, présent à ces adieux, me jurait aussi la plus vive amitié. A demain, ajoutèrent-ils en se retirant. Jamais, jamais, dis-je tout bas, l’ame oppressée; nous nous sommes parlé pour la dernière fois. Je sortis de la maison à la pointe du jour, favorisé par le fidèle Antonio, qui était dans ma confidence. J’avais pris congé de don Augustin, qui me dit: J’éprouve en vous perdant la même douleur que Tobie ressentit au départ de son fils. Je prierai tous les jours pour votre conversion; si la grâce ne vous éclaire pas, je mets ma confiance en la miséricorde de Dieu: j’espère qu’il vous pardonnera vos erreurs en faveur de vos vertus, comme j’espère qu’il aura pardonné aux sages de l’antiquité.

Don Manuel et don Fernandès m’attendaient; la voiture était devant la maison, et nous partîmes aussitôt. Je m’écriai à la porte de la ville: Adieu, don Pacheco! adieu, belle Séraphine! adieu, tendres et généreux amis! c’en est fait, je ne vous verrai plus! Qu’un voyageur est malheureux s’il est sensible! son cœur s’attache, s’abandonne à l’amitié, et se lie par des nœuds qu’il faut rompre bientôt et pour jamais.

Tandis que je me livrais à ces réflexions, don Fernandès, de son côté, rêvait à sa femme, à son enfant, et au bonheur qui l’attendait. Le poète du Toboso, ennuyé de notre taciturnité, se mit à chanter une romance qu’il avait faite jadis pour une maîtresse qui l’avait trahi.[74] Son chant fini, nous lui demandâmes le récit de la perfidie de sa Corine. — La voici.

«J’étais, à Tolède, fort épris de la belle dona Maria, jeune fille, vraie rose du printemps; elle recevait avec bonté mon encens et mes vœux. J’ai composé pour elle plus de vers que l’été ne produit de chenilles. Je passai la plus grande partie des nuits à jouer de la guitare sous son balcon, et à m’enrouer en chantant ses attraits célestes, et mon amour et mes souffrances. Le jour je me promenais dans sa rue, où nous avions avec les doigts une conversation suivie et intéressante. Dimanches et fêtes je ne bougeais de l’église où elle venait sous les ailes de sa mère; je la suivais dans les processions. Enfin l’amour avait versé un baume divin dans la coupe de ma vie; je n’aurais pas troqué un cheveu de dona Maria contre les trésors de Notre-Dame d’Atocha ou de Lorette; je préférais un de ses regards, un de ses baisers envoyé avec ses doigts, aux faveurs de Vénus ou de la belle Hélène. Enfin, pour jouir d’une félicité ineffable et éternelle, je lui proposai de couronner secrètement ma tendresse des myrtes de l’hymen: elle écouta mes vœux d’une oreille indulgente. Nous convînmes qu’après le mariage nous irions à Madrid attendre le consentement de ses parents. Mais comme l’argent est le nerf de l’amour ainsi que de la guerre, il fut décidé dans notre conseil que j’irais au Toboso lever quelque petit impôt sur mes oliviers et sur mes vignes. Je partis après de longs regards et de tendres adieux. Arrivé au Toboso, je vendis ma récolte pendante de vin et d’huile; je me défis, au grand scandale de ma famille, d’un petit saint Joseph d’argent qui existait dans la maison depuis cent ans, et qui en était le palladium. Je donnai à très-bon compte, à une dévote, cinq ou six reliquaires que jadis mon aïeul avait apportés de Rome. Mon petit pécule amassé, après trois mois d’absence, je retournai à Tolède enivré d’espérance et d’amour. Si ma mule avait eu les ailes de l’hippogriffe, j’aurais encore trouvé son allure trop lente. Je la poussais, je la piquais; la pauvre bête a failli d’en crever. J’entre enfin dans Tolède, fatigué, brisé, mais ivre de joie. Dès que la nuit, doux astre des amants et des voleurs, eut étendu son manteau noir sur la ville, je courus sous le balcon de ma bien-aimée; je fais résonner ma guitare; ma verve s’échauffe; j’improvise, je chante les couplets les plus tendres, les plus flatteurs; je lui donne la palme de la beauté; Vénus était jalouse de ses charmes; Jupiter aurait répudié Junon pour elle: mais j’ai beau chanter, personne ne paraît, ne répond, pas même les échos. J’ouvre l’oreille, j’écoute encore; même silence. Enfin, l’aube du jour commençant à percer, je me retire étonné, affligé, confondu. Qu’est devenue, disais-je, la belle Maria? Serait-elle en proie à quelque maladie, à quelque médecin? Serait-elle, comme Danaé, renfermée dans une tour? Ah, j’en jure par le Styx, nouveau Jupiter, je pénétrerai dans sa prison, et l’hymen recevra mes serments sur l’autel de l’amour. Cependant, quand le soleil parut dans toute sa pompe, que le pauvre artisan, que l’avide marchand eurent ouvert leurs magasins, que les chanoines eurent fini leurs matines, je courus dans le voisinage de la maison de ma divinité pour avoir de ses nouvelles. Par la triple Hécate! quel coup de foudre! mon amante, ma future épouse était depuis trois jours la femme de don Pablo, y Alessandro, y Timoleon Villa-Franca, neveu du corrégidor. A cette nouvelle, d’abord pâle d’étonnement, et ensuite rouge de colère, après une diatribe virulente contre tout le sexe en masse, je résolus de me battre avec mon rival, pour savoir à qui resterait sa femme. Si Pâris et Mélénas avaient fait de même, ils auraient épargné bien du sang et de l’argent; et Troye, peut-être, existerait encore! Marchant d’un pas rapide pour aller chercher mon épée, je rencontrai un de mes amis qui me demanda où je courais avec l’air du Jupiter tonnant du Capitole. — Je vais foudroyer el senor don Pablo, y Alessandro, y Timoleon Villa-Franca, qui m’a ravi mon épouse. — Pourquoi te fâcher? il te la rendra volontiers dans six mois; mais laisse-le vivre encore deux heures, et allons déjeûner chez moi: tu en auras plus de courage et de vigueur. — Je n’ai jamais refusé un bon repas; mais mon rival n’en mourra pas moins. Cependant je le suis à son logement, où, le verre à la main, je lui contai mes amours, et leur triste péripétie. Mon ami, qui avait fait un cours de théologie à Salamanque, et qui alors fesait un cours de philosophie-pratique à l’école de Bacchus et de Cypris, me régala de très-bon vin; et tandis qu’il remplissait mon verre qui se vidait comme le tonneau des Danaïdes, il me cita, pour consoler mon amour, ou plutôt ma vanité, tous les exemples, puisés dans la mythologie ou dans l’histoire, des amants ou des époux trompés par ce sexe. Vénus avait trahi Vulcain; Alcmène Amphytrion, Hélène Mélénas: te nommerai-je, disait-il, Clytemnestre, Pompeia femme de Jules-César, Faustine d’Antonin-le-Pieux? maintenant je vais te citer les infidélités des femmes modernes. Arrête, lui dis-je, tu n’as pas une poitrine assez forte pour un si long récit; mais il me vient une idée lumineuse: peux-tu me prêter un habit noir? — Oui; pourquoi faire? — Je suis veuf, je vais prendre le deuil de ma femme. Il me faut des pleureuses et un crêpe noir. — Je puis te prêter tout cet attirail. J’ai quitté depuis peu le deuil de mon oncle, dont jetais héritier, et dont tu bois le bon vin en ce moment. — Voilà un excellent oncle, de mourir exprès pour te laisser sa cave. Il m’alla chercher son habit noir. Je m’en revêtis; j’attachai à mon chapeau un crêpe d’une aune de longueur, et à mes manches des pleureuses de six pouces de large; et ainsi équipé, j’allai chez dona Maria Villa-Franca. Je la trouvai avec son époux au milieu d’un cercle nombreux. Dès qu’elle m’aperçut elle jeta un grand cri, et puis, tâchant de se remettre, elle vint à moi, et me demanda de qui je portais le deuil. Hélas, lui répondis-je d’un ton larmoyant, de feu mon épouse dona Maria que j’ai perdue pendant mon voyage au Toboso. A ces mots elle devint rouge comme la fleur du caroubier, et s’éloigna en silence. D’autres personnes me firent la même question, et je fis la même réponse. Tous les témoins, hors les deux époux, riaient dans leur barbe, et fesaient leurs efforts pour ne pas éclater; et moi je conservai toujours mon air grave et affligé. Lorsque j’eus assez joui de ma vengeance et de mon petit triomphe, je m’éclipsai tout doucement, et j’allai promener mon deuil dans la ville. Mon veuvage devint le sujet de tous les entretiens. Ordinairement on rit des amants disgraciés qui pleurent leur infortune; mais ici les rieurs furent pour moi. Je traînai ainsi mon deuil pendant trois jours, et je ne le quittai que sur les instances de quelques amis que les nouveaux époux firent agir auprès de moi.»