Aveuglée par le tourbillon des craintes et des espérances particularistes, l'agglomération européenne n'a point une vision suffisamment dégagée pour discerner au dehors le péril qui la menace dans son ensemble et pour reconnaître l'intérêt qu'il conviendrait de soutenir en commun. Il est toutefois incontestable que, depuis un certain temps, les deux groupes antagonistes, obéissant l'un et l'autre au seul instinct de la conservation, portent parallèlement leurs efforts vers un unique objectif, qui est la paix de l'Europe; ce n'est un secret pour personne que, dès son origine, la Triplice eut un caractère exclusivement défensif, prévoyante entreprise de cimentation du bloc improvisé dans l'Europe centrale et longtemps exposé à un retour offensif de ceux à qui l'on en avait arraché la dernière pierre.
Or, en dépit de toute vraisemblance et peut-être aussi de toute logique, les angoisses, qui, durant une vingtaine d'années, troublèrent le sommeil des conquérants, se sont apaisées à mesure que se trouvaient déçus les ardents espoirs de la nation mutilée qui, depuis le désastre, n'a pas eu un gouvernement capable de lui commander le devoir et de lui imposer la confiance. On a laissé le temps faire son oeuvre et une sorte de prescription s'établir, bien qu'il n'en soit aucune d'admissible pour certains forfaits de l'histoire. Henri Heine reprochait à ses compatriotes de n'avoir pas encore, à l'heure où il écrivait, pris leur parti du meurtre de Conradin de Hohenstaufen par Charles d'Anjou; cette critique était le plus bel éloge qu'on pût faire d'une race qui ne s'expliquera jamais comment certains peuples se dépouillent en quelques années des souvenirs que les autres conservent à travers les siècles.
Les causes de cette désaffection publique sont-elles dans la légèreté de l'esprit français? dans un abaissement des caractères déprimés par la plus stupéfiante humiliation nationale? dans une démoralisation consécutive à l'accroissement et à la vulgarisation du bien-être matériel, qui rétrécit les idées au calibre des petits intérêts immédiats? dans le cosmopolitisme financier, qui subordonne les principes aux effets et les sentiments aux profits palpables? Peut-être faudrait il les rechercher surtout dans deux ordres de phénomènes dont l'un est néfaste et gros de menaces, tandis que l'autre, en compensation, nous ouvre un avenir plein de promesses et soutient les plus radieuses en même temps que les plus solides espérances de la patrie française: à notre passif, le découragement où ce pays est enfoncé chaque jour davantage par le pessimisme d'une presse acharnée à ne fouiller que le mal, à n'étaler que les plaies, à ne publier que les hideurs d'une nation dont la santé n'a jamais été plus exubérante, dont la fécondité au bien et la faculté du beau ne font doute que pour elle-même, et dont la principale cause de faiblesse est dans ce régime énervant qui la réduirait bien vite à une hypocondrie plus désastreuse que ne le seraient de véritables infirmités.
Pour ce qui est de notre actif, avec quelle encourageante satisfaction on y inscrit le prodigieux mouvement d'une expansion coloniale, qui, depuis vingt ans, a suscité tant d'admirables énergies, secoué la torpeur des énergies industrielles et commerciales, ranimé l'esprit d'entreprise somnolent depuis un siècle, fait réapparaître l'initiative individuelle dont l'effacement nous menaçait d'une décadence irrémédiable, et ouvert à l'activité, par conséquent à la prospérité nationale, un vaste empire dont le spectacle doit suffire à nous rendre le sentiment indispensable de notre force et de notre valeur!
Voilà ce que nous a donné notre politique coloniale; il est vrai que nous n'avons pas été seuls à en bénéficier et qu'elle a valu la paix à l'Europe. On lui en a fait un crime.
Le grief était-il fondé?
Il l'était sans aucun doute, si l'on a lieu de croire que, sans l'oeuvre absorbante qui nous a successivement occupés en Tunisie, au Tonkin, au Soudan et à Madagascar, nous nous fussions trouvés dans les conditions morales et matérielles indispensables pour assurer la réparation des catastrophes de 1870 et la reprise de l'Alsace-Lorraine.
Si, au contraire, en imaginant que ne se fût pas développée cette grandiose épopée coloniale, qui, sans détourner une proportion excessive de nos forces continentales, nous a valu une immense extension territoriale et un indéniable relèvement de notre situation morale, de notre crédit européen, de notre «standing», comme disent les Anglais; si l'on est amené par l'examen de cette hypothèse à la conclusion qu'en l'absence de toute cette activité au dehors, nous n'aurions pas davantage tiré parti en Europe de notre liberté d'action,—faute de pouvoir compter sur l'état d'esprit indispensable pour mener à bien la plus formidable entreprise militaire des temps modernes,—et que tout se serait borné à en parler davantage et à y penser plus longtemps, mais sans rien faire de plus; alors il faut proclamer que notre politique coloniale a été un grand bienfait pour la France en même temps que pour le reste de l'univers,—à l'exception de l'empire britannique,—et que Jules Ferry fut un des hommes d'État les plus avisés de notre époque.
En dépit des efforts constants de l'Angleterre souveraine de toutes les eaux, et qui navigue avec une supériorité particulière dans l'eau trouble,—la situation de l'Europe s'est visiblement clarifiée depuis quelques années; non seulement il apparaît qu'une unité d'action momentanée y serait possible dans des cas déterminés, mais il semble même qu'elle serait facilitée par le groupement actuel des forces opposées en deux faisceaux, que rien n'empêcherait de diriger à un moment donné dans le même sens, quitte à les laisser reprendre, l'instant d'après, leur orientation habituelle. Cette synergie occasionnelle, il ne faut pas l'oublier, s'est déjà manifestée dans les affaires de Chine, où la France et la Russie, d'accord sur ce point, et sur ce point seulement, avec l'Allemagne, ont «syndiqué» leurs intérêts en face de l'Angleterre.
C'est à dessein que j'emprunte au langage des gens d'affaires ce terme significatif, puisque aussi bien toutes les grandes nations out reconnu l'avantage d'emprunter à l'impérialisme britannique sa politique de «business», au moment où se débattent en Asie et en Afrique les intérêts matériels les plus considérables et où sir Charles Beresford, au retour de son importante mission en Extrême-Orient, s'intitule avec une apparente modestie «le commis-voyageur» de la Grande-Bretagne.