M. Wolff intervertit singulièrement les rôles quand il nous dit que la Russie suivra... C'est à elle à marcher devant; c'est elle qui doit être l'initiatrice, l'intermédiaire et peut-être même la gérante du syndicat des intérêts européens; c'est avec elle seule que nous pouvons traiter et sa prévenance doit s'exercer à nous éviter tout froissement avec des cointéressés dont le contact sera pour nous insupportable tant qu'ils n'auront pas effacé les griefs que nous maintenons. En attendant, réglons les affaires urgentes et veillons au plus pressé.
Les à-quoi-bonnistes, à qui toute apparence est prétexte pour s'abstenir d'une action quelconque, proclament que le voyage de Guillaume II marque son assentiment à la politique africaine de I'Angleterre, et que l'Europe n'a plus qu'à s'incliner. Pauvre Europe, ce qu'on lui en raconte! Voilà un souverain dont toutes les forces, depuis qu'il règne, s'exercent dans le sens d'une lutte formidable avec l'Angleterre, et il suffit qu'il aille porter à l'aïeule des trois quarts des princes européens l'hommage de son respect pour qu'on nous représente comme un tribut de vassalité cette manifestation de piété filiale, imposée par les convenances les plus élémentaires.
Pour grands que soient les rois, ils out des obligations de famille comme les autres hommes, et l'histoire moderne nous montre à chaque page ces obligations sacrifiées aux devoirs primordiaux de l'État, car ce n'est pas seulement dans les pièces de Sardou que Napoléon Ier est, par alliance, le petit-neveu de Louis XVI.
D'ailleurs, aucun sentiment de bienséance n'interdit à l'empereur d'exprimer respectueusement à la reine Victoria la ferme volonté dont l'Europe est animée pour le maintien d'un équilibre africain, qui est la condition nécessaire de la tranquillité universelle. Guillaume est mieux situé que personne auprès de celle dont l'ambition suprême paraissait être d'obtenir de la postérité le titre d'Impératrice de la Paix, pour lui exposer comme quoi, si le continent noir venait à tomber sous la domination britannique, la France,—lamentablement déçue du grand rêve africain qui l'exalte et la réconforte depuis vingt ans,—ramènerait en Europe une combativité exaspérée et redoutable; comme quoi la Russie, engagée avec elle dans une solidarité qui se fortifie de jour en jour, considérerait sans doute comme un devoir d'appuyer vigoureusement, du côté de l'Afghanistan, l'effort désespéré que la France, réduite à ses possessions d'Extrême-Orient, et y concentrant tous ses effectifs coloniaux, tenterait nécessairement du côté de la Birmanie, en même temps qu'elle exercerait au sud de l'empire chinois une action conjuguée avec celle que sa puissante alliée accentuerait du côté de la Sibérie; comme quoi la perspective d'un pareil état de choses présenterait, dans l'univers entier, des inconvénients assez graves pour déterminer les nations européennes à ne pas le laisser se produire, et comme quoi leur sentiment à peu près unanime est exprimé par ces lignes des Novosti, de Saint-Pétersbourg, disant que, «même sans conclure entre elles aucune alliance, l'Allemagne et la France peuvent exercer une puissante influence sur l'établissement dans le sud de I'Afrique d'une paix solide et durable».
L'Impératrice des Indes, qui sait de quel prix se paierait le titre d'Impératrice d'Afrique et qui n'ignore pas que sur un geste on verrait les trois cent mille afrikanders du Cap et du Natal se soulever pour une guerre sainte, la puissante armée de Ménélik se former sur le Haut-Nil et les admirables troupes coloniales, dont notre ministre des colonies n'a pas encore complètement dépouillé le Soudan, prendre possession en quelques jours (cela ne fait pas l'ombre d'un doute)—des colonies de Sierra-Leone, de la Côte d'Or et du Lagos,—l'Impératrice Victoria sera peut-être touchée par la pieuse démarche de ce puissant souverain, son petit-fils, venant en paladin de la Paix l'adjurer d'épargner au monde un cataclysme sans précédent et auquel ne survivrait pas l'Angleterre!
La race anglaise couvre une grande partie de la surface terrestre, mais certaines fautes de la mère patrie suffiraient pour qu'il en fût d'elle comme de la race espagnole dans l'Amérique du Sud. «Les colonies sont comme les fruits qui ne tiennent à l'arbre que jusqu'à leur maturité!» disait Turgot quelques années avant la guerre des États-Unis.
L'histoire va-t-elle montrer une fois de plus la résistance obstinée d'un petit peuple énergique faisant buter sur le versant de la décadence le char d'un envahisseur dont les faciles conquêtes abusaient l'univers?
Est-ce la loi d'une inéluctable fatalité, qui ne permet pas à l'Empire britannique de s'arrêter au point où il est parvenu? «Si nous étions justes un seul jour, c'en serait fait de nous!» s'écriait Pitt avec une franchise dont on ne retrouve la trace que chez M. Cecil Rhodes.
L'Angleterre d'aujourd'hui sera juste et pacifique, ou bien elle trouvera devant elle les peuples unis pour la défense de la civilisation qu'elle outrage et qu'elle menace.
Déjà nous voyons, chez nous, l'unanime horreur de son forfait réunir dans un mouvement de protestation des frères qu'on pouvait croire séparés pour longtemps. Un commun sentiment d'indignation et de conservation va-t-il rapprocher ainsi des éléments européens qui semblaient inconciliables à tout jamais, et verra-t-on les événements de demain préparer un dénouement honorable au tragique conflit qui pèse sur l'Europe depuis près de trente ans?