Il faudrait peut-être que des écrits philosophiques fussent toujours précédés par un bon livre d'un genre agréable, qui fût bien répandu, bien lu, bien goûté[85]. Celui qui a un nom, parle avec plus de confiance: il fait plus et il fait mieux, parce qu'il espère ne pas faire en vain. Malheureusement on n'a pas toujours le courage ou les moyens de prendre des précautions semblables: les écrits, comme tant d'autres choses, sont soumis à l'occasion même inaperçue; ils sont déterminés par une impulsion souvent étrangère à nos plans et à nos projets.

Faire un livre pour avoir un nom, c'est une tâche: elle a quelque chose de rebutant et de servile; et quoique je convienne des raisons qui semblent me l'imposer, je n'ose l'entreprendre, et je l'abandonnerais.

Je ne veux cependant pas commencer par l'ouvrage que je projette. Il est trop important et trop vaste pour que je l'achève jamais: c'est beaucoup si je le vois approcher un jour de l'idée que j'ai conçue. Cette perspective trop éloignée ne me soutiendrait pas. Je crois qu'il est bon que je me fasse auteur, afin d'avoir le courage de continuer à l'être. Ce sera un parti pris et déclaré; en sorte que je le suivrai comme pour remplir ma destination.

LETTRE LXXX

2 août, IX.

Je pense comme vous qu'il faudrait un roman, un véritable roman tel qu'il en est quelques-uns: mais c'est un grand ouvrage qui m'arrêterait longtemps. A plusieurs égards j'y serais assez peu propre, et il faudrait que le plan m'en vînt comme par inspiration.

Je crois que j'écrirai un voyage. Je veux que ceux qui le liront parcourent avec moi tout le monde soumis à l'homme. Quand nous aurons regardé ensemble, quand nous aurons pris l'habitude d'une manière commune à eux et à moi, nous rentrerons et nous raisonnerons. Ainsi deux amis d'un certain âge sortent ensemble dans la campagne, examinent, rêvent, ne se parlent pas, et s'indiquent seulement les objets avec leur canne; mais le soir auprès de la cheminée, ils jasent sur ce qu'ils ont vu dans leur promenade.

La scène de la vie a de grandes beautés. Il faut se considérer comme étant là seulement pour voir: il faut s'y intéresser sans illusion, sans passion, mais sans indifférence; comme on s'intéresse aux vicissitudes, aux passions, aux dangers d'un récit imaginaire: celui-là est écrit avec bien de l'éloquence.

Le cours du monde est un drame assez suivi pour être attachant; assez varié pour exciter l'intérêt; assez fixe, assez réglé pour plaire à la raison, pour amuser par des systèmes; assez incertain pour éveiller les désirs, pour alimenter les passions. Si nous étions impassibles dans la vie, l'idée de la mort serait intolérable: mais les douleurs nous aliènent, les dégoûts nous rebutent, l'impuissance et les sollicitudes font oublier de voir; et l'on s'en va froidement, comme on quitte les loges quand un voisin exigeant, quand la sueur du front, quand l'air vicié par la foule, ont remplacé le désir par la gêne, et la curiosité par l'impatience.

Quel style j'adopterai? Aucun. J'écrirai, comme on parle, sans y songer: s'il faut faire autrement, je n'écrirai point. Il y a cette différence néanmoins que la parole ne peut être corrigée, au lieu que l'on peut ôter des choses écrites, ce qui choque à la lecture.