«Aussi ne l'imagine-t-on pas. Les cœurs justes, nobles, purs sont les premiers perdus. Plus susceptibles d'élévation, ils doivent être séduits par celle que l'amour donne. Ils se nourrissent d'erreur en croyant se nourrir d'estime; ils se trouvent aimer un amant, parce qu'ils ont aimé la vertu; ils sont trompés par des misérables, parce que ne pouvant vraiment aimer qu'un homme de bien, ils croient sentir que celui qui se présente pour réaliser leur chimère est nécessairement tel.

«L'énergie de l'âme, l'estime, la confiance, le besoin d'en montrer, celui d'en avoir; des sacrifices à récompenser, une fidélité à couronner, un espoir à entretenir, une progression à suivre, l'agitation, l'intolérable inquiétude du cœur et des sens; le désir si louable de commencer à payer tant d'amour; le désir non moins juste de resserrer, de consacrer, de perpétuer, d'éterniser des liens si chers; d'autres désirs encore; certaine crainte, certaine curiosité; des hasards qui l'indiquent, le destin qui le veut; tout livre une femme aimante dans les bras du Lovelace. Elle aime, il s'amuse: elle se donne, il s'amuse: elle jouit, il s'amuse: elle rêve la durée, le bonheur, le long charme d'un amour mutuel; elle est dans les songes célestes; elle voit cet œil que le plaisir embrase, elle voudrait donner une félicité plus grande; mais le monstre s'amuse: les bras du plaisir la plongent dans l'abîme, elle dévore une volupté terrible.

«Le lendemain elle est surprise, inquiète, rêveuse: de sombres pressentiments commencent des peines affreuses et une vie d'amertumes. Estime des hommes, tendresse paternelle, douce conscience, fierté d'une âme pure; paix, fortune, honneur, espérance, amour: tout a passé. Il ne s'agit plus d'aimer et de vivre; il faut dévorer ses larmes, et traîner des jours précaires, flétris, misérables. Il ne s'agit plus de s'avancer dans les illusions, dans l'amour et dans la vie; il faut repousser les songes, chercher l'amertume et attendre la mort. Femmes sincères et aimantes, belles de toutes les grâces extérieures et des charmes de l'âme, si faites pour être purement, tendrement, constamment aimées!... N'aimez pas.»

LETTRE LXXXI

5 août, IX.

Vous convenez que la morale doit seule occuper sérieusement l'écrivain qui veut se proposer un objet utile et grand: mais vous trouvez que certaines opinions sur la nature des êtres pour lesquelles, dites-vous, j'ai paru pencher jusqu'ici, ne s'accordent pas avec la recherche des lois morales et de la base des devoirs.

Je n'aimerais pas à me contredire, et je tâcherai de l'éviter: mais je ne puis reprocher à ma faiblesse les variations de l'incertitude. J'ai beau examiner et mettre à cet examen de l'impartialité, et même quelque sévérité, je ne puis trouver là de véritables contradictions.

Il pourrait y en avoir entre diverses choses que j'ai dites, si on voulait les regarder comme des affirmations positives, comme les diverses parties d'un même système, d'un même corps de principes donnés pour certains, liés entre eux et déduits les uns des autres. Mais les pensées isolées, les doutes sur des choses impénétrables peuvent varier sans être contradictoires. J'avoue même qu'il y a telle conjecture sur la marche de la nature que je trouve quelquefois très probable, et d'autrefois beaucoup moins, selon la manière dont mon imagination s'arrête à la considérer.

Il m'arrive de dire: Tout est nécessaire; si le monde est inexplicable dans ce principe, dans les autres il semble impossible. Et après avoir vu ainsi, il m'arrivera le lendemain de me dire au contraire: Tant de choses sont conduites selon l'intelligence qu'il paraît évident que beaucoup de choses sont conduites par elle. Peut-être elle choisit dans les possibles qui résultent de l'essence nécessaire des choses; et la nature de ces possibles contenus dans une sphère limitée, est telle que le monde ne pouvant exister que selon certains modes, chaque chose néanmoins est susceptible de plusieurs modifications différentes. L'intelligence n'est pas souveraine de la matière, mais elle l'emploie: elle ne peut ni la faire, ni la détruire, ni la dénaturer ou changer ses lois; mais elle peut l'agiter, la travailler, la composer. Ce n'est pas une toute-puissance, c'est une industrie immense, mais pourtant bornée par les lois nécessaires de l'essence des êtres; c'est une alchimie sublime que l'homme appelle surnaturelle, parce qu'il ne peut la concevoir.

Vous me dites que voilà deux systèmes opposés, et qu'on ne saurait admettre en même temps. J'en conviens: mais il n'y a point là de contradiction, je ne vous les donne que pour des hypothèses; non seulement je ne les admets pas tous deux, mais je n'admets positivement ni l'un ni l'autre, et je ne prétends pas connaître ce que l'homme ne connaît point.