Le ruisseau traverse circulairement la partie que je me suis réservée. Ce sont les plus mauvaises terres, mais les plus beaux ombrages et les recoins les plus solitaires. La mousse y nuit à la récolte des foins; les châtaigniers, trop pressés, y donnent peu de fruit; l'on n'y a ménagé aucune vue sur la longue vallée du Rhône; tout y est sauvage et abandonné: on n'a pas même débarrassé un endroit resserré entre les rocs, où les arbres renversés par le vent et consumés de vétusté, arrêtent la vase et forment une sorte de digue: des aunes et des coudriers y prirent racine, et rendent ce passage comme impénétrable. Cependant le ruisseau filtre à travers ces débris; il en sort tout rempli d'écume pour former un bassin naturel d'une grande pureté. De-là il s'échappe entre les rocs; il roule sur la mousse ses flots précipités; et, beaucoup plus bas, il ralentit son cours, quitte les ombrages, et passe devant la maison sous un pont de trois planches de sapin.

On dit que les loups chassés par l'abondance des neiges, descendent, en hiver, chercher jusques-là les os et les restes des viandes qu'il faut à l'homme même dans les vallées pastorales. La crainte de ces animaux a longtemps laissé cette demeure inhabitée. Pour moi ce n'est pas les loups que j'y craindrai. Que les hommes me laissent libres, du moins près de leurs antres!

LETTRE VI.

St.-Maurice, 26 Août, I.

Un instant peut changer nos affections, mais ces instants sont rares.

C'était hier: j'ai remis au lendemain pour vous écrire; je ne voulais pas que ce trouble passât si vite. J'ai senti que je touchais quelque chose dans le vide. J'avais comme de la joie, je me suis laissé aller; il est toujours bon de savoir ce que c'est.

N'allez pas rire de moi, parce que j'ai fait tout un jour comme si je perdais la raison. Il s'en est peu fallu, je vous assure, que je n'aie été assez simple pour ne pas soutenir ma folie un quart-d'heure.

J'entrais à St.-Maurice. Une voiture de voyage allait au pas, et plusieurs personnes descendaient aussi le pont. Vous savez déjà que de ce nombre était une femme. Mon habillement français me fit apparemment remarquer; je fus salué. Sa bouche est ronde; son regard......... pour sa taille, pour tout le reste, je ne le sais pas plus que je ne sais son âge: je ne m'inquiète pas de tout cela: il se peut même qu'elle ne soit pas très-jolie.

Je n'ai point examiné dans quelle auberge ils allaient, mais je suis resté à St.-Maurice. Je crois que l'aubergiste, (c'est chez lui que je vais toujours) m'aura mis à la même table parce qu'ils sont Français: il me semble qu'il me l'a proposé. Vous pensez bien que je n'ai pas fait chercher quelque chose de délicat pour le dessert afin de lui en offrir.

J'ai passé le reste de la journée près du Rhône. Ils doivent être partis ce matin; ils vont jusqu'à Sion: c'est le chemin de Leuck, où l'un des voyageurs va prendre les bains. On dit que la route est belle.