Le génie de l'homme éveillé n'atteindrait pas ce que lui présentent les caprices de la nuit. Il y a quelque temps que je vis une éruption de volcans; mais jamais l'horreur des volcans ne fut aussi grande, aussi épouvantable et aussi belle. Je voyais depuis un lieu élevé; j'étais, je crois, à la fenêtre d'un palais, et plusieurs personnes étaient auprès de moi. C'était pendant la nuit, mais elle était éclairée. La Lune et Saturne paraissaient dans le ciel, entre des nuages épars, et entraînés rapidement quoique tout le reste fût calme. Saturne était près de la Terre; il paraissait plus grand que la Lune, et son anneau, blanc comme le métal que le feu va mettre en fusion, éclairait la plaine immense cultivée et peuplée. Une longue chaîne, très éloignée, mais bien visible, de monts neigeux, élevés, uniformes, réunissait la plaine et les cieux. J'examinais; un vent terrible passe sur la campagne, enlève et dissipe culture, habitations, forêts; et en deux secondes ne laisse qu'un désert de sable aride, rouge et comme embrasé par un feu intérieur. Alors l'anneau de Saturne se détache, il glisse dans les cieux, il descend avec une rapidité sinistre, il va toucher la haute cime des neiges; et en même temps elles sont agitées et comme travaillées dans leurs bases, elles s'élèvent, s'ébranlent et roulent sans changer, comme les vagues énormes d'une mer que le tremblement du globe entier soulèverait. Après quelques instants, des feux vomis du sommet de ces ondes blanches retombent des cieux où ils se sont élancés, et coulent en fleuves brûlants. Les monts étaient pâles et embrasés selon qu'ils s'élevaient ou s'abaissaient dans leur mouvement lugubre; et ce grand désastre s'accomplissait au milieu du silence plus lugubre encore.

Vous pensez sans doute que dans cette ruine de la terre, je m'éveillai plein d'horreur avant la catastrophe: mais mon songe n'a pas fini selon les règles. Je ne m'éveillai point, les feux cessèrent, l'on se trouva dans un grand calme: la nuit était obscure; on ferma les fenêtres, on se mit à jaser dans le salon, nous parlâmes du feu d'artifice, et mon rêve continua.

J'entends dire et répéter que nos rêves dépendent de ce dont nous avons été frappés les jours précédents. Je crois bien que nos rêves, ainsi que toutes nos idées et nos sensations, ne sont composés que de parties déjà familières et dont nous avons fait l'épreuve. Mais je pense que ce composé n'a souvent pas d'autre rapport avec le passé. Tout ce que nous imaginons ne peut être formé que de ce qui est; mais nous rêvons, comme nous imaginons, des choses nouvelles, et qui n'ont souvent avec ce que nous avons vu précédemment, aucun rapport que nous puissions découvrir. Quelques-uns de ces rêves reviennent constamment de la même manière, et semblables dans plusieurs de leurs moindres détails, sans que nous y pensions durant l'intervalle qui s'écoule entre leurs diverses époques. J'ai vu en songe des sites plus beaux que tous ceux des Alpes, plus beaux que ceux que j'aurais pu imaginer, et je les ai vus toujours les mêmes. Dès mon enfance je me suis trouvé, en rêve, auprès d'une des premières villes de l'Europe. L'aspect du pays différait essentiellement de celui des terres qui environnent réellement cette capitale que je n'ai jamais vue: et toutes les fois que j'ai rêvé qu'étant en voyage, j'approchais de cette ville, j'ai toujours trouvé le pays tel que je l'avais rêvé la première fois, et non pas tel que je le sais être.

Douze ou quinze fois peut-être, j'ai vu en rêve un lieu de la Suisse que je connaissais déjà avant le premier de ces rêves: et néanmoins, quand j'y passe ainsi en songe, je le vois toujours très différent de ce qu'il est réellement, et toujours le même que je l'ai rêvé la première fois.

Il y a plusieurs semaines que j'ai vu une vallée délicieuse, si parfaitement disposée selon mes goûts, que je doute qu'il en existe de semblables. La nuit dernière je l'ai vue encore: et j'y ai trouvé de plus un vieillard, tout seul, qui mangeait de mauvais pain à la porte d'une petite cabane fort misérable. «Je vous attendais, m'a-t-il dit, je savais que vous deviez venir; dans quelques jours je n'y serai plus, et vous trouverez ici du changement.» Ensuite nous avons été sur le lac, dans un petit bateau qu'il a fait tourner en se jetant dans l'eau. J'allai au fond; je me noyais, et je m'éveillai.

Fonsalbe prétend qu'un tel rêve doit être prophétique, et que je verrai un lac et une vallée semblables. Afin que le songe s'accomplisse, nous avons arrêté que si je trouve jamais un pareil lieu, j'irai sur l'eau, pourvu que le bateau soit bien construit, que le temps soit calme, et qu'il n'y ait point de vieillard.

LETTRE LXXXVI

Im., 16 novembre, IX.

Vous avez très bien deviné ce que je n'avais fait que laisser entrevoir. Vous en concluez que déjà je me regarde comme un célibataire: et j'avoue que celui qui se regarde comme destiné à l'être, est bien près de s'y résoudre.

Puisque la vie se trouve sans mouvement quand on lui ôte ses plus honnêtes mensonges, je crois avec vous, que l'on peut perdre plus qu'on ne gagne à se tenir trop sur la défensive, à se refuser à ce lien hasardeux qui promet tant de délices, qui occasionne tant d'amertumes. Sans lui la vie domestique est vide et froide, surtout pour l'homme sédentaire. Heureux celui qui ne vit pas seul, et qui n'a pas à gémir de ne point vivre seul!