C'est une nécessité qu'en vous parlant d'elle, je sois tout à fait moi. Je n'entends pas bien quelle réserve je devais m'imposer en cela. Elle sentait comme moi, une même langue nous était commune; sont-ils si nombreux ceux qui s'entendent? Cependant je ne me livrais pas à tant d'illusions. Je vous le répète, je ne veux point vous arrêter sur ces temps que l'oubli doit effacer, et qui sont déjà dans l'abîme: le songe du bonheur a passé avec leurs ombres dans la mort de l'homme et des siècles. Pourquoi ces souvenirs exhalés d'un long trépas? ils viennent étendre sur les restes vivants de l'homme l'amertume du sépulcre universel où il descendra tout entier. Je ne cherche point à justifier ce cœur brisé qui vous est trop bien connu, et qui ne conserve dans ses ruines que l'inquiétude de la vie. Vous savez ses ennuis, ses espérances éteintes, ses désirs inexplicables, ses besoins démesurés: ne l'excusez pas, soutenez-le, relevez ses débris; rendez-lui, si vous en savez les moyens, et le feu de la vie, et le calme de la raison, tout le mouvement du génie, et toute l'impassibilité du sage: je ne veux point vous porter à plaindre ses folies profondes.
Enfin le hasard le plus inattendu me fit la rencontrer près de la Saône, dans un jour de tristesse. Cet événement si simple m'étonna pourtant. Je trouvai de la douceur à la voir quelquefois. Une âme ardente et tranquille, fatiguée, désabusée, immense, devait fixer l'inquiétude et le perpétuel supplice de mon cœur. Cette grâce de tout son être, ce fini inexprimable dans le mouvement, dans la voix!... Je n'aime point: souvenez-vous-en, et dites-vous bien tout mon malheur.
Mais ma tristesse devenait plus constante et plus amère. Si Mme D*** eût été libre, j'y eusse trouvé le plaisir d'être enfin malheureux à ma manière: mais elle ne l'était point, et je me retirai avant qu'il me devînt impossible de supporter ailleurs le poids du temps. Tout m'ennuyait alors, mais actuellement tout m'est indifférent. Il arrive même que quelque chose m'amuse; je pouvais donc vous parler de tout ceci. Je ne suis plus fait pour aimer, je suis éteint. Peut-être serais-je bon mari; j'aurais beaucoup d'attachement. Je commence à songer aux plaisirs de l'amour, je ne suis plus digne d'une amante. L'amour lui-même ne me donnerait plus qu'une femme, et un ami. Comme nos affections changent! comme le cœur se détruit; comme la vie passe, avant de finir!
Je vous disais donc combien j'aimais à être ennuyé avec elle de tout ce qui fait les délices de la vie: j'aimais bien plus les soirées tranquilles. Cela ne pouvait pas durer.
Il m'est arrivé, rarement mais quelquefois, d'oublier que je suis sur la terre comme une ombre qui s'y promène, qui voit, et ne peut rien saisir. C'est là ma loi, quand j'ai voulu m'y soustraire, j'en ai été puni: quand l'illusion commence, mes misères s'aggravent. Je me suis senti à côté du bonheur, j'en ai été épouvanté. Peut-être ces cendres que je crois éteintes se seraient-elles ranimées. Il fallut partir.
Maintenant je suis dans un vallon perdu. Je m'attache à oublier de vivre. J'ai cherché le thé pour m'affaiblir, et jusqu'au vin pour m'égarer. Je bâtis, je cultive; je me joue avec tout cela. J'ai trouvé quelques bonnes gens, et je compte aller au cabaret[93] pour découvrir des hommes: je me lève tard, je me couche tard; je suis lent à manger; je m'occupe de tout; j'essaie de toutes les attitudes; j'aime la nuit; je presse le temps, je dévore mes heures froides, je suis avide de les voir dans le passé.
Fonsalbe est son frère: nous parlons d'elle, je ne puis l'en empêcher, il l'aime beaucoup. Fonsalbe sera mon ami: je le veux, il est isolé. Je le veux aussi pour moi: sans lui, que deviendrais-je? Mais il ne saura pas combien l'idée de sa sœur est présente dans ces solitudes. Ces gorges sombres! ces eaux romantiques! elles étaient muettes, elles le seront toujours: cette idée n'y met point la paix de l'oubli du monde, mais l'abandon des déserts. Un soir nous étions sous les pins: leurs cimes agitées étaient remplies des sons de la montagne, nous parlions, il la pleurait! Mais un frère a des larmes.
Je ne fais point de serments, je ne fais point de vœux: je méprise ces protestations si vaines, cette éternité que l'homme croit ajouter à ses passions d'un jour. Je ne promets rien, je ne sais rien, tout passe, tout homme change: mais je me trompe bien moi-même, ou il ne m'arrivera pas d'aimer. Quand le dévot a rêvé sa béatitude, il n'en cherche plus dans le monde terrestre; et s'il vient à perdre ses sublimes illusions, il ne trouve aucun charme dans les choses trop inférieures aux premiers songes.
Et elle traînera la chaîne de ses jours avec cette force désabusée, avec ce calme de la douleur qui lui va si bien. Plusieurs de nous seraient peut-être moins à leur place s'ils étaient moins loin d'être heureux. Cette vie passée dans l'indifférence au milieu de tous les agréments de la vie, et dans l'ennui avec une santé inaltérable; ces chagrins sans humeur, cette tristesse sans amertume, ce sourire des peines cachées; cette simplicité qui abandonne tout quand on pourrait tout prétendre, ces regrets sans plainte, cet abandon sans effort, ce découragement dont on dédaigne l'affliction; tant de biens négligés, tant de pertes oubliées, tant de facultés dont on ne veut plus rien faire: tout cela est plein d'harmonie, et n'appartient qu'à elle. Contente, heureuse, possédant tout ce qui semblait lui être dû, peut-être eût-elle moins été elle-même. L'adversité est bonne à qui la porte ainsi: et je suppose que le bonheur vînt maintenant, qu'en ferait-elle? il n'est plus temps.
Que lui reste-t-il? Que nous restera-t-il dans cet abandon de la vie, seule destinée qui nous soit commune? Quand tout échappe jusqu'aux rêves de nos désirs; quand le songe de l'aimable et de l'honnête vieillit lui-même dans notre pensée incertaine; quand l'image sublime de l'harmonie dans sa grâce idéale, descend des lieux célestes, s'approche de la terre et se trouve enveloppée de brumes et de ténèbres; quand rien ne subsiste de nos besoins, de nos affections, de nos espérances; quand nous passons nous-mêmes avec la fuite invariable des choses, et dans l'inévitable instabilité du monde! mes amis, mes seuls amis, Elle que j'ai perdue, Vous qui vivez loin de moi, vous qui seuls me donnez encore le sentiment de la vie! Que nous restera-t-il, et que sommes-nous?