[61] La plus grande différence sans opposition repoussante, comme la plus grande similitude sans uniformité insipide.

[62] Notre industrie sociale a opposé les hommes que le véritable art social devait concilier.

[63] Quelques-uns vantent leur froideur comme le calme de la sagesse; il en est qui prétendent au stérile honneur d'être inaccessibles: c'est l'aveugle qui se croit mieux organisé que le commun des hommes, parce que la cécité lui évite des distractions.

[64] Ce qui doit exalter l'imagination, déranger l'esprit, passionner le cœur, et interdire tout raisonnement, réussit d'autant mieux qu'on y joint plus d'austérité: mais il n'en est pas des institutions durables, des lois temporelles et civiles, des mœurs intérieures, et de tout ce qui permet l'examen, comme de l'impulsion du fanatisme dont la nature est de porter à tout ce qui est difficile, et de faire vénérer tout ce qui est extraordinaire. Cette distinction essentielle paraît avoir été oubliée. On a très bien observé dans l'homme ses affections multipliées, et en quelque sorte les incidents de son cœur; mais il reste à faire un grand pas au-delà. Il est si important que la considération de son utilité pourra entraîner à l'essayer; il est si difficile qu'en l'entreprenant on sera bien persuadé de ne faire qu'une tentative.

[65] C'est dans l'amour que la déviation est devenue extrême chez les nations à qui nous trouvons des mœurs: et c'est ce qui concerne l'amour que nous avons exclusivement appelé mœurs.

[66] J'ai mal usé du droit d'éditeur; j'ai retranché des passages de plusieurs lettres, et cependant j'ai laissé trop de choses au moins inutiles. Mais cette négligence ne serait pas aussi excusable dans une lettre comme celle-ci: c'est à dessein que j'ai laissé ce mot sur le mariage. Je ne l'ai pas supprimé, parce que je n'ai pas en vue la foule de ceux qui lisent: elle seule pourrait ne pas trouver évident que cela n'attaque ni l'utilité, ni la beauté de l'institution du mariage, ni même tout ce qu'il y a d'heureux dans un mariage heureux.

[67] Il y avait ici dans le texte: Je ne la presserai point d'être fourbe en ma faveur, je m'y refuserais même; et je ne ferais rien en cela que de très simple, rien qui ne soit, pour quiconque y a su penser, un devoir rigoureux dont l'infraction l'avilirait. Nulle force du désir, nulle passion mutuelle même ne peut servir d'excuse.

[68] On l'est aussi par la timidité du sentiment. L'on a distingué dans toute affection de notre être deux choses analogues, mais non semblables, le sentiment et l'appétit. L'amour du cœur donne aux hommes sensibles beaucoup de réserve et d'embarras: le sentiment est plus fort alors que le besoin direct. Mais comme il n'y a point de sensibilité profonde dans une organisation intérieurement faible, celui qui est ainsi dans une véritable passion, n'est plus le même dans l'amour sans passion; s'il est retenu alors, c'est par ses devoirs, et nullement par sa timidité.

[69] Je n'ai pas encore découvert la différence entre le misérable qui rend une femme enceinte, puis l'abandonne, et le soldat qui, dans le saccage d'une ville, en jouit et l'égorge. Celui-ci serait-il moins infâme, et parce que du moins il ne la trompe pas, et parce que ordinairement il est ivre.

[70] Vraisemblablement on objectera que le vulgaire est incapable de chercher ainsi la raison de ses devoirs, et surtout de le faire sans partialité. Mais la difficulté d'estimer ainsi ses devoirs n'est pas très grande en elle-même, et n'existe guère que dans la confusion présente de la morale. D'ailleurs, dans des institutions différentes des nôtres, il n'y aurait peut-être point des esprits aussi instruits que parmi nous, mais il n'y aurait certainement pas une foule aussi stupide et surtout aussi trompée.