Lyon; 22 Octobre, I.

Je partis pour Méterville le surlendemain de votre départ de Lyon. J'y ai passé dix-huit jours. Vous savez quelle inquiétude m'environne, et de quels misérables soins je suis embarrassé sans avoir rien de satisfaisant à m'en promettre. Mais attendant une lettre qui ne pouvait arriver qu'au bout de douze à quinze jours, j'allai passer ce temps à Méterville.

Si je ne sais pas rester indifférent et calme au milieu des ennuis dont je dois m'occuper, et dont l'issue paraît dépendre de moi; je me sens au moins capable de les oublier absolument dès que je n'y puis rien faire. Je sais attendre avec sécurité l'avenir quelque alarmant qu'il puisse être, dès que le soin de le prévenir ne demandant plus mon attention présente, je puis en suspendre le souvenir et en détourner ma pensée.

En effet je ne chercherais pas, pour les plus beaux jours de ma vie, une paix plus profonde que la sécurité de ce court intervalle. Il fut pourtant obtenu entre des sollicitudes dont le terme ne saurait être prévu: et comment? par des moyens si simples qu'ils feraient rire tant d'hommes à qui ce calme ne sera jamais connu.

Cette terre est peu considérable, et dans une situation plus tranquille que brillante. Vous connaissez ses maîtres, leurs caractères, leurs procédés, leur amitié simple, leurs manières attachantes. J'y arrivai dans un moment favorable. On devait le lendemain commencer à cueillir le raisin d'un grand treillage exposé au midi et qui regarde les bois d'Armand. Il fut décidé à souper que ce raisin destiné à faire une pièce de vin soigné, serait cueilli par nos mains seules, et avec choix, pour laisser quelque jours à la maturité des grappes les moins avancées. Le lendemain, dès que le brouillard fut un peu dissipé, je mis un van sur une brouette; et j'allais le premier au fonds du clos commencer la récolte: je la fis presque seul, sans chercher un moyen plus prompt; j'aimais cette lenteur; je voyais à regret quelqu'autre y travailler: elle dura, je crois, douze jours. Ma brouette allait et revenait dans des chemins négligés et remplis d'une herbe humide; je choisissais les moins unis, les plus difficiles: et les jours coulaient ainsi dans l'oubli, au milieu des brouillards, parmi les fruits, au soleil d'automne. Et quand le soir était venu, on versait du thé dans du lait encore chaud; on riait des hommes qui cherchent le plaisir, on se promenait derrière de vieilles charmilles, et l'on se couchait content. J'ai vu les vanités de la vie, et je porte en mon cœur l'ardent principe de ses plus vastes passions. J'y porte aussi le sentiment des grandes choses sociales, et celui de l'ordre philosophique: j'ai lu Marc-Auréle, il ne m'a point surpris; je conçois les vertus difficiles, et jusqu'à l'héroïsme des monastères. Tout cela peut animer mon âme, et ne la remplit pas. Cette brouette que je charge de fruit et pousse doucement, la soutient mieux. Il semble qu'elle voiture paisiblement mes heures, et que son mouvement utile et lent, sa marche mesurée conviennent à l'habitude ordinaire de la vie.

LETTRE X.

Paris, 20 juin, seconde année.

Rien ne se termine: les misérables affaires qui me retiennent ici se prolongent chaque jour; et plus je m'irrite de ces retards, plus leur terme devient incertain. Les faiseurs d'affaires pressent les choses avec le sang froid de gens à qui leur durée est habituelle, et qui d'ailleurs se plaisent dans cette marche lente et embarrassée digne de leur âme astucieuse, et si commode pour leurs ruses cachées. J'aurais plus de mal à vous en dire s'ils m'en faisaient moins: au reste vous savez mon opinion constante sur ce métier que j'ai toujours regardé comme le plus plat et le plus funeste. Un homme de loi me promène de difficultés en difficultés: croyant que je dois être intéressé et sans droiture, il marchande pour sa partie; il pense, en m'excédant de lenteurs et de formalités, me réduire à donner ce que je ne puis accorder, puisque je ne l'ai pas. Ainsi après avoir passé six mois à Lyon malgré moi, je suis encore condamné à en passer davantage peut-être ici.

L'année s'écoule: en voilà une encore à retrancher de mon existence. J'ai perdu le printemps presque sans murmure, mais l'été dans Paris! Je passe une partie du temps dans les dégoûts inséparables de ce qu'on appelle faire ses affaires: et quand je voudrais rester en repos le reste du jour, et chercher dans ma demeure une sorte d'asile contre ces longs ennuis, j'y trouve un ennui plus intolérable. J'y suis dans le silence au milieu du bruit; et seul je n'ai rien à faire dans un monde turbulent. Il n'y a point ici de milieu entre l'inquiétude et l'inaction; il faut s'ennuyer si l'on n'a des affaires et des passions. Je suis là, ne sachant que faire, dans ma chambre ébranlée du retentissement perpétuel de tous les cris, de tous les travaux, de toute l'inquiétude d'un peuple actif. J'ai sous ma fenêtre une sorte de place publique remplie de charlatans, de faiseurs de tours, de marchandes de fruits et de crieurs de tous genres. Vis-à-vis est le mur élevé d'un monument public; le soleil l'éclaire depuis deux heures jusqu'au soir: cette masse blanche et aride tranche durement sur le ciel bleu; et les plus beaux jours sont pour moi les plus pénibles. Un colporteur infatigable répète les titres de ses journaux: sa voix dure et monotone semble ajouter à l'aridité de cette place brûlée du soleil: et si j'entends quelque blanchisseuse chanter à sa fenêtre sous les toits, je perds patience et je m'en vais. Voici trois jours qu'un pauvre estropié et ulcéré se place au coin d'une rue tout près de moi, et là il demande d'une voix élevée et lamentable durant douze grandes heures. Imaginez l'effet de cette plainte répétée à intervalles égaux pendant les beaux jours fixes. Il faut que je reste dehors tout le jour jusqu'à ce qu'il change de place. Mais où aller? je connais ici très-peu de monde; ce serait un grand hasard que dans si peu de personnes il y en eût une seule à qui je convinsse: aussi ne vais-je nulle part. Pour les promenades publiques il y en a de fort belles à Paris; mais pas une où je puisse rester une demi-heure sans ennui.

Je ne connais rien qui fatigue tant nos jours que cette perpétuelle lenteur de toutes choses. Elle retient sans cesse dans un état d'attente: elle fait que la vie s'écoule avant que l'on ait atteint le point où l'on prétendait commencer à vivre. De quoi me plaindrai-je pourtant? combien peu d'hommes ne perdent pas leur vie! Et ceux qui la passent dans les cachots construits par la bienfaisance des lois! Mais comment peut-il se résoudre à vivre celui qui supporte dans un cachot vingt années de jeunesse? il ignore toujours combien il y doit rester encore: si le moment de la délivrance était proche! J'oubliais ceux qui n'oseraient finir volontairement: les hommes ne leur ont pas au moins permis de mourir. Et nous osons gémir sur nous-mêmes!