Vous concevez à présent la force de ce souvenir qui me vint inopinément à la bibliothèque. Son idée rapide me livra à tout le sentiment d'une vie réelle, d'une sage simplicité, de l'indépendance de l'homme dans une nature possédée.
Ce n'est pas que je prenne pour une telle vie celle que je mène ici: et que, dans mes grès, au milieu des plaines misérables, je me croie l'homme de la nature. Autant vaudrait, comme un homme du quartier St.-Paul, montrer à mes voisins les beautés champêtres d'un pot de réséda appuyé sur la gouttière, et d'un jardin de persil encaissé sur un côté de la fenêtre, ou donner à un demi-arpent de terre entouré d'un ruisseau, des noms de promontoires et de solitudes maritimes d'un autre hémisphère, pour rappeler de grands souvenirs et des mœurs lointaines entre les plâtres et les toits de chaume d'une paroisse champenoise.
Seulement, puisque je suis condamné à toujours attendre la vie, je m'essaie à végéter absolument seul et isolé: j'ai mieux aimé passer quatre mois ainsi, que de les perdre à Paris dans d'autres puérilités plus grandes et plus misérables. Je veux vous dire, quand nous nous verrons, comment je me suis choisi un manoir, et comment je l'ai fermé; comment j'y ai transporté le peu d'effets que j'ai amenés ici sans mettre personne dans mon secret; comment je me nourris de fruits et de certains légumes; où je vais chercher de l'eau; comment je suis vêtu quand il pleut; et toutes les précautions que je prends pour rester bien caché, et pour que nul Parisien, passant huit jours à la campagne, ne vienne ici se moquer de moi.
Vous rirez aussi, mais j'y consens; car votre rire ne sera point comme le leur; et j'ai ri de tout ceci avant vous. Je trouve pourtant que cette vie a bien de la douceur, quand, pour en mieux sentir l'avantage, je sors de la forêt, que je pénètre dans les terres cultivées, que je vois au loin un château fastueux dans les campagnes nues: quand, après une lieue labourée et déserte, j'aperçois cent chaumières entassées, odieux amas dont les rues, les étables et les potagers, les murs, les planchers, les toits humides, et jusqu'aux hardes et aux meubles, ne paraissent qu'une même fange, dans laquelle toutes les femmes crient, tous les enfants pleurent, tous les hommes suent. Et si, parmi tant d'avilissement et de douleurs, je cherche, pour ces malheureux, une paix morale et des espérances religieuses; je vois pour patriarche, un prêtre avide, sinistre, aigri par les regrets, séparé trop tôt du monde; un jeune homme chagrin, sans dignité, sans sagesse, sans onction, que l'on ne vénère pas, que l'on voit vivre, qui damne les faibles, et ne console pas les bons: et pour tout signe d'espérance et d'union, ce signe de crainte et d'abnégation; ce gibet sanctifié, étrange emblème, triste reste d'institutions antiques et grandes que l'on a misérablement perverties.
Il est pourtant des hommes qui voient cela bien tranquillement, et qui ne se doutent même pas qu'on puisse le voir d'une autre manière.
Triste et vaine conception d'un monde meilleur! Indicible extension d'amour! Regret des temps qui coulent inutiles! Sentiment universel[17], soutiens et dévore ma vie: que serait-elle sans ta beauté sinistre? C'est par toi qu'elle est sentie: c'est par toi qu'elle périra.
Que quelquefois encore, sous le ciel d'automne, dans ces derniers beaux jours que les brumes remplissent d'incertitude, assis près de l'eau qui emporte la feuille jaunie, j'entende les accents simples et profonds d'une mélodie primitive. Qu'un jour, montant le Grimsel ou le Titlis, seul avec l'homme des montagnes, j'entende sur l'herbe courte, auprès des neiges, les sons romantiques que connaissent les vaches d'Underwalden et d'Hasly: et que là, une fois avant la mort, je puisse dire à un homme qui m'entende: Si nous avions vécu!
LETTRE XIII.
Fontainebleau, 31 juillet, II.
Quand un sentiment invincible nous entraîne loin des choses que l'on possède, et nous remplit de volupté, puis de regrets, en nous faisant pressentir des biens que rien ne peut donner, cette sensation profonde et fugitive n'est qu'un témoignage intérieur de la supériorité de nos facultés sur notre destinée. C'est cette raison même qui le rend si court, et le change aussitôt en regret: il est délicieux, puis déchirant. L'abattement suit toute impulsion immodérée. Nous souffrons de n'être pas ce que nous pourrions être; mais si nous nous trouvions dans l'ordre de choses qui manque à nos désirs, nous n'aurions plus ni cet excès des désirs, ni cette surabondance des facultés: nous ne jouirions plus du plaisir d'être au-delà de nos destinées, d'être plus grand que ce qui nous entoure, plus fécond que nous n'avons besoin de l'être. Dans l'occasion de ces voluptés mêmes que nos conceptions pressentaient si ardemment, nous resterons froids et souvent rêveurs, indifférents, ennuyés même; parce qu'on ne peut pas être d'une manière effective plus que soi-même: parce que nous sentons alors la limite irrésistible de la nature des êtres, et qu'employant nos facultés à des choses positives, nous ne les trouvons plus pour nous transporter au-delà, dans la région supposée des choses idéales soumises à l'empire de l'homme réel.