Ces lettres sont aussi inégales, aussi irrégulières dans leur style que dans le reste. Une chose seulement m'a plu; c'est de n'y point trouver ces expressions exagérées et triviales dans lesquelles un écrivain devrait toujours voir du ridicule, ou au moins de la faiblesse[2]. Ces expressions ont par elles-mêmes quelque chose de vicieux, ou bien leur trop fréquent usage, en en faisant des applications fausses, altéra leurs premières acceptions, et fit oublier leur énergie.

Ce n'est pas que je prétende justifier le style des lettres. J'aurais quelque chose à dire sur des expressions qui pourront paraître hardies, et que pourtant je n'ai pas changées: mais quant aux incorrections, je n'y sais point d'excuse recevable. Je ne me dissimule pas qu'un critique trouvera beaucoup à reprendre: je n'ai point prétendu enrichir le public d'un ouvrage travaillé; mais donner à lire à quelques personnes éparses dans l'Europe, les sensations, les opinions, les songes libres et incorrects d'un homme souvent isolé, qui écrivit dans l'intimité, et non pour son libraire.


L'éditeur ne s'est proposé et ne se proposera qu'un seul objet: tout ce qui portera son nom tendra aux mêmes résultats: soit qu'il écrive, ou qu'il publie seulement, il ne s'écartera point d'un but moral. Il ne cherche pas encore à l'atteindre; un écrit important, et de nature à être utile, un véritable ouvrage que l'on peut seulement hasarder d'esquisser, mais non prétendre jamais finir, ne doit pas être publié promptement, ni même entrepris trop-tôt.


Les Notes sont toutes de l'Editeur.

LETTRE PREMIÈRE

Genève, 8 juillet, première année.

Il ne s'est passé que vingt jours depuis que je vous écrivis de Lyon. Je n'annonçais aucun projet nouveau, je n'en avais pas; et maintenant j'ai tout quitté, me voici sur une terre étrangère.

Je crains que ma lettre ne vous trouve point à Chessel[3], et que vous ne puissiez me répondre aussi vite que je le désirerais. J'ai besoin de savoir ce que vous pensez, ou du moins ce que vous penserez lorsque vous aurez lu. Vous savez s'il me serait indifférent d'avoir des torts avec vous: cependant je crains que vous ne m'en trouviez, et je ne suis pas bien assuré moi-même de n'en point avoir. Je n'ai pas même pris le temps de vous consulter. Je l'eusse bien désiré dans un moment aussi décisif: encore aujourd'hui, je ne sais comment juger une résolution qui détruit tout ce qu'on avait arrangé, qui me transporte brusquement dans une situation nouvelle, qui me destine à des choses que je n'avais pas prévues et dont je ne saurais même pressentir l'enchaînement et les conséquences.