Je ne conçois pas ces puissances à qui un regard d'une maîtresse fait la loi. Je crois sentir ce que peut l'amour; mais un homme qui gouverne n'est pas à lui. L'amour entraîne à des erreurs, à des illusions, à des fautes; et les fautes de l'homme puissant sont trop importantes, trop funestes, elles sont des malheurs publics.

Je n'aime pas ces hommes chargés d'un grand pouvoir, qui oublient de gouverner dès qu'ils trouvent à s'occuper autrement; qui placent leurs affections avant leur affaire, et croient que si tout leur est soumis c'est pour leur amusement; qui arrangent selon les fantaisies de leur vie privée, les besoins des nations; et qui feraient hacher leur armée pour voir leur maîtresse. Je plains les peuples que leur, maître n'aime qu'après toutes les autres choses qu'il aime; ces peuples qui seront livrés, si la fille de chambre d'une favorite s'aperçoit qu'on peut gagner quelque chose à les trahir.

LETTRE XXXV.

Paris, 8 juillet, III.

Enfin, j'ai un homme sûr pour finir les choses dont le soin me retenait ici. D'ailleurs elles sont presque achevées: il n'y a plus de remède, et il est bien connu que me voilà ruiné. Il ne me reste pas même de quoi subsister jusqu'à ce qu'un événement, peut-être très-éloigné, vienne changer ma situation. Je ne sens pas d'inquiétude; et je ne vois pas que j'aie beaucoup perdu en perdant tout, puisque je ne jouissais de rien. Je puis devenir, il est vrai, plus malheureux que je n'étais; mais je ne deviendrai pas moins heureux. Je suis seul, je n'ai que mes propres besoins: assurément tant que je ne serai ni malade, ni dans les fers, mon sort sera toujours supportable. Je crains peu le malheur, tant je suis las d'être inutilement heureux. Il faut bien que la vie ait des temps de revers; c'est le moment de la résistance et du courage. On espère alors: on se dit; je passe la saison de l'épreuve, je consume mon malheur, il est vrai semblable que le bien lui succédera. Mais dans la prospérité, lorsque les choses extérieures semblent nous mettre au nombre des heureux, et que pourtant le cœur ne jouit de rien, on supporte impatiemment de voir ainsi se perdre ce que la fortune n'accordera pas toujours. On déplore la tristesse du plus beau temps de la vie: on craint ce malheur inconnu que l'on attend de l'instabilité des choses: on le craint d'autant plus, qu'étant malheureux même sans lui, on doit regarder comme tout-à-fait insupportable ce poids nouveau dont il doit nous surcharger. C'est ainsi que ceux qui vivent dans leurs terres, supportent mieux de s'y ennuyer pendant l'hiver qu'ils appellent d'avance la saison triste, que l'été dont ils attendent les agréments de la campagne.

Il ne me reste aucun moyen de remédier à rien de ce qui est fait; et je ne saurais voir quel parti je dois prendre jusqu'à ce que nous en ayons parlé ensemble; ainsi je ne songe qu'au présent. Me voilà débarrassé de tous soins: jamais je n'ai été si tranquille. Je pars pour Lyon; je passerai chez vous dix jours dans la plus douce insouciance, et nous verrons ensuite.

PREMIER FRAGMENT.

Cinquième année.

Si le bonheur suivait la proportion de nos privations ou de nos biens, il y aurait trop d'inégalité entre les hommes. Si le bonheur dépendait uniquement du caractère, cette inégalité serait trop grande encore. S'il dépendait absolument de la combinaison du caractère et des circonstances, les hommes que favorisent de concert, et leur prudence et leur destinée, auraient trop d'avantages. Il y aurait des hommes très-heureux et des hommes excessivement malheureux; mais ce ne sont pas les circonstances seules qui font notre sort: ce n'est pas même le seul concours des circonstances actuelles avec la trace, ou avec l'habitude laissée par les circonstances passées, ou avec les dispositions particulières de notre caractère. La combinaison de ces causes a des effets très-étendus; mais elle ne fait pas seule notre humeur difficile et chagrine, notre ennui, notre mécontentement, notre dégoût des choses, et des hommes, et de toute la vie humaine. Nous avons en nous-mêmes ce principe général de refroidissement, et d'aversion ou d'indifférence: nous l'avons tous, indépendamment de ce que nos inclinations individuelles et nos habitudes peuvent faire pour y ajouter ou pour en affaiblir les suites. Une certaine modification de nos humeurs, une certaine situation de tout notre être doivent produire en nous cette affection morale. C'est une nécessité que nous ayons de la douleur, comme de la joie: nous avons besoin de nous fâcher contre les choses, comme nous avons besoin d'en jouir.

L'homme ne saurait désirer et posséder sans interruption, comme il ne peut toujours souffrir. La continuité d'un ordre de sensations heureuses ou de sensations malheureuses, ne peut subsister longtemps dans la privation absolue des sensations contraires. La mutabilité des choses de la vie ne permet pas cette constance dans les affections que nous en recevons; et quand même il en serait autrement, notre organisation n'est pas susceptible d'invariabilité.